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La propagande occupe une place importante pendant la deuxième guerre mondiale, du fait de la dimension idéologique du conflit. Dans la France occupée, produire et diffuser de la propagande fut une des tâches principales auxquelles se dédièrent nombre de  collaborationnistes qui avaient fait de Paris occupée leur capitale. En étroit contact avec les services de la propagande allemande (la Propaganda Staffel), les collaborationnistes ne ménagèrent pas leur peine pour convaincre le bon peuple de France des vertus de l’Ordre nouveau  national-socialiste: expositions, émissions de radio, opuscules, presse, tracts,et bien sûr, affiches…

Celle qui est  présentée ici a eté conçue et émise  en avril 1944 par le « centre d’études antibolcheviques » (le CEA), officine de propagande créée en 1942, émanant  du Comité d’Action antibolchevique fondé à Paris en avril 1941 et qui se destinait depuis l’été 41 à soutenir et encourager le recrutement de la LVF contre le bolchevisme. L’officine  du CEA était installée au 21, rue de la Boétie à Paris, dans le même immeuble que l’Institut d’études des questions juives, détail qui n’est pas anodin… Outre la propagande anti-communiste, le CEA diffusait aussi des messages contre  les Alliés anglo-saxons – comme c’est le cas ici – ou contre les juifs, sans doute parce que dans l’esprit de ses animateurs, il n’ y avait au fond qu’un seul ennemi aux multiples visages.

Cette affiche renvoie au bombardement anglo-américain de Rouen, aux premières heures de la nuit du 19 avril 1944. L’opération alliée visait la destruction de l’importante gare de triage de Sotteville-lès-Rouen. Dans la perspective du Débarquement, il s’agissait de détruire les infrastructures sur les rives de la basse Seine, afin, le D.day advenu, d’empêcher les renforts de troupes allemandes de remonter rapidement vers la nouvelle ligne de front. Le bombardement – 6000 bombes larguées- fit de terribles dégâts matériels et humains, puisque des bombes  manquèrent leurs cibles et s’abattirent sur les quartiers centraux de Rouen.

C’est ce fait dramatique que l’affiche choisit d’exploiter. Dominée par la couleur rouge des flammes qui ravagent Rouen , et implicitement le rouge du sang versé (le bombardement fit 800 victimes), on   distingue à droite une des tours de la cathédrale détruite. Jeanne d’Arc enchaînée, telle une sainte se préparant au martyr, occupe le centre de l’image. La barbarie de l’ennemi signifiée par le contraste avec une figure féminine symbolisant l’innocence et la pureté est un thème récurrent des images de propagande, depuis la première guerre mondiale. Mais ici, la figure féminine est celle de Jeanne d’Arc, étroitement associée à l’histoire de Rouen depuis sa mort sur le bûcher en 1431. Jeanne d’Arc, personnage central du panthéon de l’extrême-droite française…

Le texte ,  « les assassins reviennent toujours sur le lieux de leur crime », accusent les anglais, alors que le bombardement fut  anglo- américain. Jeanne d’Arc, ayant « bouté les anglais hors  de France », il s’agit de jouer sur la corde de l’Anglophobie, par un message subliminal cousu de fils blancs:   le futur débarquement allié des anglo-saxons ne sera pas le prélude à la Libération du territoire, mais une nouvelle invasion de l’ennemi héréditaire, la « perfide Albion »!

J’ignore quelle a été l’ampleur de la diffusion de cette affiche, à la veille du débarquement. Son auteur ne manquait pas de talent, mais il est douteux qu’elle ait convaincu beaucoup de français, y compris parmi les Normands.

Jugée suffisamment sérieuse et intéressante par le secrétaire d’État à l’information et à la propagande, Philippe Henriot, le bombardement de Rouen  fut au même moment un sujet de  la propagande cinématographique.  https://www.ina.fr/video/AFE86002666