Les événements tragiques qui ont mis fin au gouvernement de Salvador Allende le 11 septembre 1973 sont souvent présentés comme “le coup d’état de Pinochet”. Or, si le général Pinochet est passé à l’histoire comme l’incarnation des dictatures militaires anti-communistes qui ont essaimé en Amérique du sud dans les années 70/80, son rôle dans la préparation de la conspiration miltaire qui mit fin à la démocratie chilienne fut relativement secondaire.

Pour anecdotique qu’elle puisse paraître, cette petite histoire nous éclaire sur la personnalité de celui qui a présidé (et radicalement changé…) aux destinées du peuple chilien pendant 17 ans.

  1. Un général sans histoires et au-dessus de tout soupçon…

Jusqu’en septembre 1973, rien ne semblait prédestiner le général Pinochet à “commencer une carrière de dictateur” à 57 ans. Muni d’une feuille de services sans tâches, il avait gravi un à un les échelons de la hiérarchie militaire. Homme sans éclat particulier et réputé apolitique, il se distinguait par son sens du service et son respect du pouvoir civil, conformément à la doctrine militaire en vigueur au Chili exprimée par le général Schneider en 1970  du respect par l’armée de la volonté populaire sortie des urnes et de l’ordre constitutionnel. Cette discrétion et ce respect de la hiérarchie furent décisifs dans son destin ultérieur de dictateur. Sous Allende, il était devenu le chef d’état-major du commandant en chef de l’Armée chilienne, le général Carlos Prats. Ce dernier, légaliste, tenta tant bien que mal de maintenir l’armée en dehors du jeu politique et d’éviter qu’elle se lançât dans l’aventure du coup d’état. Cependant, ayant perdu la confiance d’une bonne partie des officiers, Le général Prats décida de remettre sa démission à Allende le 23 août 1973 « pour ne pas servir de prétexte à ceux qui cherchent à renverser le gouvernement constitutionnel ».(1) Et ce fut lui qui conseilla au Président de nommer son principal adjoint, le général Pinochet, dont il ne doutait pas du légalisme. Pinochet devint donc commandant en chef de l’Armée chilienne, le 23 août 1973, après avoir prêté serment de fidélité au président au palais de la Moneda. Il semble qu’Allende n’ait à aucun moment douté de la fidélité de Pinochet, jusqu’au matin du 11 septembre.

(1) cf: lettre de démission du général Prats, 23 août 1973.

  1. La trahison du 9 septembre…

la dernière entrevue entre Allende et Pinochet eut lieu le dimanche 9 septembre à midi. Le Président avait convoqué le général en chef à son domicile privé de la la calle Tomás Moro pour lui signifier qu’il prévoyait de s’adresser au peuple le 11 septembre et annoncer l’organisation d’un plébiscite afin de tenter de résoudre la grave crise politique qui secouait le pays. Lors de cette entrevue, Pinochet assura de nouveau, et pour la dernière fois…, le Président de sa loyauté pour maintenir l’ordre constitutionnel en vigueur.

Le même jour à 17 heures, jour de l’anniversaire de la fille de Pinochet, celui-ci reçut à son tour la visite du général en chef de l’armée de l’air, Gustavo Leigh et de l’amiral Carvajal. Ce denier était porteur d’un message de son supérieur direct, l’amiral José Merino, enjoignant Pinochet de se joindre au soulèvement militaire prévu pour le 11 septembre. Merino et Carvajal furent en effet deux personnages-clé de la conspiration militaire qui a été préparée pendant plusieurs mois à partir de la base de la marine chilienne de Valparaiso, avec la complicité de la CIA. Le plan était à peu près bouclé, mais la réussite du coup d’état sur le plan militaire dépendait évidemment de la participation de l’armée de terre disposant des effectifs les plus nombreux et de la prééminence sur la Marine et l’Aviation; sur le plan politique, l’unité de l’armée était indispensable pour justifier le coup d’état au nom de l’unité de la nation et l’intérêt supérieur du peuple chilien. “Travaillé au corps” par ses collègues en uniforme, Pinochet finit par donner son accord formel vers 19 heures, soit moins de 7 heures après sa rencontre avec Allende…

le coup d’état du 11 septembre 73 heure par heure

  1. Le 11 septembre : l’humour noir du général Pinochet.

Le lundi 10 septembre, veille du coup d’état, le général Pinochet fut mis au courant des opérations prévues pour le lendemain et en révisa les plans. A 13 heures, il fut nommé chef des généraux putschistes, titre qui lui revenait en tant que commandant en chef de l’armée, puis, à 16 heures, les 4 généraux signèrent l’acte de constitution de la future junte de gouvernement. Ce dernier acte a son importance, car Pinochet était désigné comme le président de la Junte. C’est cette prééminence au sein de la junte qui lui a permis ensuite de s’imposer rapidement comme le nouvel homme fort du pays.

Le 11 septembre 1973, le plan se mit en marche aux premières heures comme prévu. Les principaux chefs occupaient chacun un lieu déterminé de Santiago et communiquaient entre eux par radio. Il se trouve que les enregistrements des échanges radios entre les putschistes ont été conservés et constituent donc des documents historiques essentiels pour l’étude du coup d’état du 11 septembre (2). L’analyse de ces documents-audio révèle que Pinochet est reconnu par les généraux et les officiers comme le chef des opérations ; il est informé et c’est lui qui décide en dernier ressort de la conduite à tenir.

Surtout, il se montre particulièrement intransigeant et méprisant à l’égard d’Allende. Il insiste pour que le bombardement de la Moneda ait lieu comme prévu à 11 heures, refusant toute négociation.

Extraits des échanges radio.

Pinochet : reddition inconditionnelle. Aucune discussion. Reddition inconditionnelle.

Carvajal : très bien , entendu. Reddition inconditionnelle, on le fait prisonnier, et on lui propose rien de plus que de lui laisser la vie.

Pinochet: la vie et son intégrité physique et on l’envoie aussitôt autre part.

Carvajal : entendu, donc on maintient l’offre de le sortir du pays.

Pinochet : on maintient l’offre de le sortir du pays. Et l’avion s’écrase, vieux, quand il sera en vol! (rires)

Plus loin, sans doute vers 14 h 30 :

Carvajal : Gustavo y Augusto, de Patricio. Il y a une information du personnel de l’école d’infanterie qui est à l’intérieur de la Moneda. Pour la possibilité d’interférences, je vais le transmettre en anglais : they said that Allende committed suicide and is dead now. Dites-moi si vous comprenez.

Pinochet : compris.

Leigh : parfaitement compris.

Carvajal : Augusto, au sujet de l’avion pour la famille, cette mesure ne serait pas urgente, donc. Je pense qu’il n’ y aurait pas urgence à sortir la famille immédiatement.

Pinochet : qu’on le mette dans un cercueil et qu’on l’embarque dans un avion, vieux, avec sa famille. Qu’ils fassent l’enterrement autre part, à Cuba. Sinon, il y va y avoir plus de bordel pour l’enterrement. Celui-là, même pour mourir, il crée des problèmes.

(2)  Version originale des échanges audios du 11 septembre 73

 

De ces quelques échanges pris sur le vif entre militaires putschistes (que j’ai traduit en essayant de respecter au maximum le style parlé), on constate que les militaires qui ont pris une part active à la préparation du Putsch, – Carvajal, Leigh – s’abstiennent de jugement de valeur sur Allende; alors que Pinochet qui « a pris le train en marche » le 9 septembre se laisser aller à des propos qui confinent à l’ignominie. Exprime-t-il un sentiment personnel sur Allende? Est-ce la réaction un peu primaire d’un homme qui se sent désormais tout-puissant contre celui auquel il avait été contraint de faire allégeance? Ou Pinochet, par son intransigeance et sa dureté, cherche-t-il à faire oublier à ses collègues que jusqu’au 9 septembre, il s’était tenu à l’écart de la conspiration militaire?

Grâce à cette trahison originelle, car il y en eut d’autres par la suite (l’assassinat du Général Prats à Buenos Aires le 30 sept.74), le général Pinochet devint ainsi pendant 17 ans   dictateur de son pays, se vantant qu’au Chili, « pas une feuille ne bouge sans que je le sache ». (En este país no se mueve una hoja sin que yo lo sepa). Le second du Général Prats était devenu le premier en son pays et, tel un parvenu, allait pouvoir enfin pouvoir assouvir avec  boulimie son appêtit pour le pouvoir et les honneurs!