Nîmes, le 20 août 1942

Monsieur le Maréchal,

Lorsque vous m’avez fait l’honneur de me recevoir le 27 juin dernier, j’ai remis entre vos mains la lettre par laquelle le Conseil de la Fédération Protestante de France confiait à votre coeur de chrétien et de soldat la douleur et l’émotion éprouvées par les Eglises protestantes devant les nouvelles mesures prises en zone occupée à l’égard des Juifs et des chrétiens maintenus Juifs par la loi. Je me vois contraint, hélas ! de vous écrire aujourd’hui au nom de ce même Conseil, pour vous exprimer l’indicible tristesse que ressentent nos Eglises à la nouvelle des décisions prises par le Gouvernement français à l’encontre des Juifs étrangers (convertis ou non au christianisme) et de la manière dont elles ont été exécutées.

Aucun Français ne peut demeurer insensible à ce qui se passe depuis le 2 août dans les camps d’hébergement et d’internement. On répondra, on le sait, que la France ne fait que rendre à l’Allemagne des Juifs, que celle-ci a renvoyé en automne 1940. La vérité est que viennent d’être livrés à l’Allemagne des hommes et des femmes réfugiés en France pour des motifs politiques ou religieux dont plusieurs savent d’avance le sort terrible qui les attend.

Le christianisme avait, jusqu’à présent, inspiré aux nations, en France en particulier, le respect du droit d’asile. Les Eglises chrétiennes, quelles que soient les diversités de leur confession, seraient infidèles à leur vocation première si elles n’élevaient devant l’abandon de leurs principes, leurs douloureuses protestations.

Je suis obligé d’ajouter, Monsieur le Maréchal, que la « livraison » de ces malheureux étrangers s’est effectuée en maints endroits, dans des conditions d’inhumanité qui ont révolté les consciences les plus endurcies et arraché des larmes aux témoins de ces mesures. Parqués dans des wagons de marchandises sans aucun souci d’hygiène, les étrangers désignés pour partir ont été traités comme du bétail. Les Quakers, qui font tant pour ceux qui souffrent sur notre sol, se sont vu refuser l’autorisation de les ravitailler à Lyon. Le Consistoire israélite n’aurait pas été autorisé à leur distribuer des vivres. Le respect de la personne humaine que vous avez tenu à insérer dans la constitution dont vous voulez doter la France, a été maintes fois foulé aux pieds. Ici encore les Eglises sont tenues de s’élever contre une si grave méconnaissance par l’Etat de ses indéniables responsabilités.

Le Conseil de la Fédération Protestante en appelle à votre haute autorité pour que des méthodes entièrement différentes soient introduites dans le traitement des étrangers juifs de race, chrétiens ou non de religion, dont la livraison a été consentie. Aucune défaite, vous nous l’avez rappelé vous-même, ne peut contraindre la France à laisser porter atteinte à son honneur.

La fidélité obstinée de la France, même et surtout dans les journées tragiques qu’elle vit depuis deux ans, à ses traditions de générosité humaine, de noblesse spirituelle, reste l’une des causes essentielles du respect que continuent à lui vouer certaines nations.

Vice-Président du Conseil oecuménique des Eglises chrétiennes qui groupe toutes les grandes Eglises en dehors de l’Eglise catholique romaine, je ne puis pas ne pas vous faire part de l’émotion profonde éprouvée par les Eglises de Suisse, de Suède, des Etats-Unis, à la nouvelle connue déjà dans le monde entier, de ce qui s’accomplit en ce même en France.
Je vous supplie, Monsieur le Maréchal, d’imposer des mesures indispensables pour que la France ne s’inflige pas à elle-même une défaite morale dont le poids serait incalculable.

Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l’assurance de ma profonde tristesse et de mon entier dévouement.

Marc BOEGNER
Président du Conseil
de la Fédération Protestante de France, vice-président du Conseil Oecuménique.

 

Commentaires.

Ceci est la transcription de la lettre du pasteur Marc Boegner au Maréchal Pétain, datée du 20 août 1942. Adressé au chef de l’Etat français, responsable en dernier ressort des mesures prises par le gouvernement, c’est à la fois une lettre de protestation et d’intercession en vue d’obtenir une inflexion radicale de la politique antisémite mise en oeuvre par le régime de Vichy. Son analyse est intéressante à plusieurs points de vue.

La lettre est motivée  par l’émotion suscitée par les grandes rafles de l’été 42, celle du Vel’ d’hiv’ en zone nord en juillet et ,surtout, celle d’août 42 en zone libre à laquelle l’auteur fait explicitement référence ici et qui déboucha sur la déportation de plus de 10.000 juifs étrangers, en grande majorité des juifs internés dans les camps de détention de la zone sud ( Gurs, Noé, etc…) qui furent vidés pour l’occasion. Résidant à Nîmes depuis juin 40, Marc Boegner est particulièrement sensible à ce qui est en train de se passer dans la région et dispose d’informations de première main. On peut donc mettre en parallèle cette protestation de la plus haute autorité de l’église protestante de celle de l’archevêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, qui dans un autre style et par d’autres canaux (celle d’une lettre adressée aux fidèles), fit entendre la voix de l’église catholique, au même moment.

Cependant, ce document doit être replacé dans un contexte historique plus large, celui de l’attitude et de l’action des protestants de France envers les persécutions antisémites.

Le pasteur Marc Boegner est depuis 1929 le président de la Fédération protestante de France, (FPF), organisme représentatif des Eglises réformées et luthériennes de France qui comptent environ 600.000 fidèles. Sous sa direction, la FPF a dès octobre 1940 manifesté son opposition de principe à la politique antisémite de Vichy. Ainsi, dans une lettre envoyée le 23 octobre 1940 aux 8 présidents de région de l’Eglise réformée de la zone libre, il rappelle que “ pour l’Eglise, il ne saurait y avoir de problème juif…”.

Puis, dans une lettre adressée au grand rabbin de France Isaie Schwartz, le 23 mars 1941, (3 jours avant la création du Commissariat général aux questions juives…), il déplore la mise en place d’une législation antisémite: “ Notre Eglise qui a jadis connu les souffrances de la persécution, ressent une ardente sympathie pour vos communautés dont en certains endroits la liberté de culte est déjà compromise et dont les fidèles viennent d’être si brutalement jetés dans le malheur. Elle a déjà entrepris et ne cessera pas de poursuivre des démarches en vue d’une refonte indispensable de la loi.” Cette lettre fut largement diffusée en zone libre, mais aussi en zone occupée de façon curieuse. Offusqué qu’on pût  prendre ainsi la défense des juifs et s’opposer à la politique de Vichy, le journal collaborationniste et violemment antisémite, Au pilori, en publia de larges extraits, allant jusqu’à écrire qu’ “en se faisant le défenseur des assassins du Christ, le pasteur Boegner a trahi la France et le Maréchal. Il mérite le sort des traîtres.” Ainsi, le brave pasteur, après avoir été cloué au pilori, méritait-il  ensuite d’ être conduit au poteau d’exécution!

La lettre évoque aussi un entretien avec le maréchal Pétain sur le même sujet, le 27 juin 1942; on sait également qu’il rencontra Pierre Laval en juillet 1942 pour tenter de le convaincre de renoncer à la déportation des juifs de moins de 16 ans raflés à Paris les 16 et 17 juillet 1942, en vain…

Mais le pasteur Boegner n’était pas le seul protestant à s’engager contre l’antisémitisme d’État, loin de là. C’est en octobre 1939 que fut créée par les divers mouvements de la jeunesse protestante la CIMADE (Comité Inter-Mouvements auprès Des Evacués). Dirigée par Madeleine Barrot, sa secrétaire générale, la Cimade obtint à l’automne 1940 son entrée dans les camps de la zone sud, Gurs, Agde, Rivesaltes etc… Engagée dans une action humanitaire inspirée par les principes de la charité chrétienne, les militants de la Cimade vinrent logiquement en aide aux étrangers juifs internés nombreux dans les camps depuis la loi du 4 octobre 40.

De ces quelques faits parmi d’autres, on peut tirer plusieurs enseignements.

– Une opposition précoce des protestants à l’antisémitisme d’État, conformément aux principes évangéliques de charité mais aussi sans doute parce que cette minorité chrétienne dans une France catholique a gardé une mémoire vive des temps anciens des persécutions.

  • Une action du pasteur Boegner “de l’intérieur” des structures politiques de Vichy préservant les liens avec les principaux responsables du gouvernement pour tenter d’infléchir la politique antisémite de Vichy, par des contacts directs ou épistolaires. Modération et prudence qui, on le sait, eurent bien peu d’effets concrets. En revanche, il ne fait guère de doutes que ces initiatives ont incité de nombreuses communautés protestantes à s’engager discrètement pour porter secours et assistance aux persécutés. L’impact sur l’opinion publique française est plus difficile à évaluer.

Mais revenons à la lettre du 20 août 1942. Le pasteur Boegner prend soin dès les premières lignes de préciser qu’il s’exprime ici en tant que porte-parole de la Fédération Protestante de France, représentante des quelque 600.000 protestants que compte le pays. Derrière les formules de politesse et la forme respectueuse adoptée, le pasteur se livre en fait à un véritable réquisitoire de la politique antisémite qui, durant l’été 42, a pris une dimension criminelle avec les rafles opérées par la police française aux ordres du gouvernement Laval. La première phrase est une allusion à la protestation émise par la FPF à propos du port de l’étoile jaune imposé aux juifs de la zone occupée, à partir du 29 mai 42. Mais l’essentiel de la lettre porte sur les rafles en cours dans la zone sud depuis le 2 août 42. En s’adressant uniquement au maréchal Pétain, “ à votre coeur de chrétien et de soldat”, “à votre haute autorité”, le pasteur Boegner accuse implicitement le Maréchal, en tant que chef de l’état français, d’être en dernier ressort le seul et unique responsable de la “livraison” des juifs étrangers à l’Allemagne et le seul qui puisse y mettre fin (puisque les démarches entreprises auprès de Laval ont échoué…).

Disposant sans doute d’informations de première main grâce aux militants de la Cimade présents dans les camps, le pasteur évoque les “conditions d’inhumanité” des rafles “ qui ont révolté les consciences les plus endurcies”( sous entendu: et qui devrait à plus forte raison révolter la vôtre, monsieur le Maréchal…).

Marc Boegner insiste ensuite sur “la défaite morale” infligée à la France par cette collaboration honteuse, contraire au principe chrétien du “respect du droit d’asile” et aux “traditions de générosité humaine” de la France que l’on peut interpréter ici comme une allusion au principe républicain du droit d’asile. En laissant la France “laisser porter atteinte à son honneur”, Le pasteur rappelle le Maréchal à son engagement du 30 octobre 1940 (“c’est dans l’honneur que j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration”) et lui signifie que cette collaboration est une trahison.

Enfin, le dernier argument porte sur les conséquences internationales négatives à long terme par cette politique.

Quelle fut la portée historique de cettre lettre?

Elle ne reçut pas de réponse et elle n’empêcha pas les rafles de se poursuivre en zone sud, puisqu’au 26 août, le bilan s’établissait à quelque 10.000 juifs livrés aux nazis et dont la plupart furent déportés vers Auschwitz. Prenant acte de cet échec, le pasteur Boegner, lors de la traditionnelle assemblée du Désert (Gard) du 6 septembre 1942, réunit la soixantaine de pasteurs présents pour leur enjoindre de protéger les juifs, à la mesure de leurs moyens. Ce que beaucoup faisaient déjà… C’est la fin de la stratégie de la présence auprès des autorités de Vichy et le début pour de nombreux protestants de l’entrée en Résistance, avec ce que cela suppose de clandestinité et de risques encourus. Cela a permis le sauvetage de milliers et milliers de juifs, dont le Chambon-sur-Lignon n’est que l’exemple le plus célèbre.

En rapprochant cette lettre de celles d’un certain nombre d’évêques catholiques (de Toulouse, Montauban, Marseille, Lyon) exprimant la même indignation, il semble bien que pour de nombreux français, chrétiens ou non, le lien moral qui pouvait encore les attacher au vieux Maréchal ait été rompu. En cela, ces voix “autorisées” qui se sont élevées pendant l’été 42 n’ont pas été inutiles…

Pour son action en faveur de la protection des juifs, le pasteur Marc Boegner a été reconnu “Juste parmi les nations”, le 21 juin 1988.