Ceci est la première partie d’une étude sur le rôle joué par des économistes chiliens formés à l’Université de Chicago dans la transformation radicale de l’économie et de la société chiliennes pendant la dictature militaire dirigée par le général Pinochet à partir du coup d’État du 11 septembre 1973. L’introduction qui suit concerne l’ensemble du sujet.
« Les idées ont une force; les idées doivent être débattues et convaincre au plus haut niveau. »
« Les fruits récoltés par le pays (…) sont, en grande partie, l’œuvre du régime militaire. En particulier de l’ex-président Don Augusto Pinochet et des membres de l’honorable junte de gouvernement. Nous fûmes leurs collaborateurs. »
Sergio de Castro Spikula, ministre des finances du gouvernement Pinochet, chef de file des « Chicago boys » de 1975 à 1982, préface de « El Ladrillo », publié en mai 1992 (p.12)

Le coup d’état militaire du 11 septembre 1973 mit fin de façon brutale à un long cycle politique qui faisait du Chili la démocratie la plus stable du continent sud-américain depuis les années 1920. Commença alors une dictature de 16 années dominée par la figure et la personnalité du général Pinochet. Les années 1970 au Chili furent marquées du sceau de la répression féroce des opposants et de la violation massive des droits de l’homme (1). Ce fut dans ce contexte particulier qu’un groupe d’économistes professionnels se considérant comme des experts apolitiques se vit confier par le dictateur les rênes de la politique économique du pays. Dans un pays réduit au silence par la terreur, ils entreprirent en quelques années une transformation radicale du système économique, une “révolution capitaliste” (2) selon Manuel Garate Chateau, au nom des principes libéraux traditionnels tels que la liberté individuelle, le libre marché ou la liberté d’entreprise. Ils avaient en commun d’être jeunes et d’être diplômés de l’école d’économie de l’université de Chicago, ce qui conféra au groupe une grande cohésion et une unité idéologique dans leur conception de la “bonne économie”. Ils sont passés à l’histoire sous le nom de “Chicago boys” de Pinochet. Il n’est pas si fréquent dans l’histoire contemporaine qu’un groupe d’universitaires accède pour tant d’années aux manettes de l’économie de leur pays et avec une telle marge de manœuvre pour y appliquer leurs théories! Les économistes sont plus fréquemment relégués au rôle de conseillers invisibles dans l’ombre feutrée des cabinets ministériels; ou bien encore condamnés à jouer les Cassandre dans des revues spécialisées ou dans les colonnes des pages économiques des journaux.

Quelques années avant l’Amérique de Reagan ou l’Angleterre de Margaret Thatcher, le Chili s’engage ainsi résolument, dès le milieu des années 1970, dans la voie de la “révolution conservatrice” qui a profondément transformé le pays et confère ainsi à cette histoire nationale une portée historique qui dépasse largement le destin de ce peuple du cône sud. De notre point de vue, le Chili fut un des principaux “laboratoires” du néolibéralisme au monde et c’est cette histoire que nous voudrions esquisser.

Comment un groupe d’économistes diplômés d’une université des États-Unis représentant jusqu’à l’orée des années 1980 une “école” de pensée largement minoritaire a-t-il pu imposer sa théorie et sa vision de l’économie à un pouvoir militaire pétri d’ une autre culture et ayant une autre vision du monde? Quelles “recettes” ont-ils appliqué pour changer le cours de l’histoire du Chili? Ce changement radical doit-il être interprété comme le “miracle chilien », selon l’expression popularisée par Milton Friedman, ou comme une “révolution néolibérale” préfigurant un nouvel ordre économique mondial?

1: https://www.clionautes.org/chili-septembre-73-un-stade-et-un-coup-d-etat.html
2: Emmanuel Garate Chateau, La “Révolution économique” au Chili. A la recherche de l’utopie néoconservatrice (1973-2003). Histoire. École des hautes études en sciences sociales (EHESS), 2010.

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