La donnée n’est jamais brute : enseigner le numérique comme un territoire disputé. Présentation d’un chantier de ressources pour la classe de Seconde, à l’usage des collègues d’histoire-géographie qui enseignent les Sciences numériques et technologie, et de tous ceux qui voudraient s’en saisir.

On nous a confié le tuyau

Chaque rentrée, dans bien des lycées, la même scène se rejoue. Un emploi du temps tombe, une heure et demie hebdomadaire de SNT y figure. Il faut boucher des trous dans les services, trouver un ou une volontaire. Il arrive ainsi qu’un professeur d’histoire-géographie qui en hérite. Parfois par goût, ce qui fut mon cas dès le départ, souvent par nécessité, rarement avec le sentiment d’être à sa place. Le programme parle de protocoles TCP/IP, de trames NMEA, de photosites et de requêtes DNS, et l’on se demande ce que l’historien ou le géographe vient faire là.

Ce travail part d’une conviction inverse. Le numérique n’est pas un objet technique que l’on pourrait enseigner sans ceux qui savent lire les sources, dater les documents, demander qui parle et d’où. C’est un territoire, avec ses infrastructures, ses frontières, ses souverainetés, ses récits fondateurs et ses conflits ouverts. La guerre informationnelle se livre dans nos fils d’actualité, les câbles sous-marins se disputent comme autrefois les détroits, et la moindre photographie emporte avec elle la position exacte de celui qui l’a prise. Qui mieux qu’un géographe pour lire une carte qui n’est pas le territoire ? Qui mieux qu’un historien pour dater une donnée qui se croit éternelle ?

Il ne s’agit pas de faire de la SNT un cours d’histoire déguisé. Les capacités techniques du programme restent le socle, et elles sont traitées avec exigence. Il s’agit d’y apporter ce que notre discipline sait faire et que l’outil brut ne fait pas : transformer un savoir-faire en regard.

 

Une matrice plutôt qu’un catalogue

Le programme de SNT se présente comme une suite de sept thèmes : Internet, le Web, les réseaux sociaux, les données structurées, la localisation et la cartographie, l’informatique embarquée et les objets connectés, la photographie numérique. Chaque thème aligne ses contenus et ses capacités attendues, chaque capacité se raccorde au cadre de référence des compétences numériques (CRCN). C’est un inventaire rigoureux, et c’est aussi sa limite : un inventaire ne dit pas ce qui relie ses rubriques.

j’ai donc croisé ces sept thèmes avec quatre lectures transversales, pour obtenir une grille de vingt-huit cellules. La première est pédagogique : les capacités du programme, les activités, l’ancrage CRCN, ce qui se fait concrètement en classe. La deuxième est informationnelle : désinformation, manipulation, ingérence, telles que les documente VIGINUM. La troisième relève de la cyberdéfense : sécurité, attaques, infrastructures, souveraineté, telles que les pense le COMCYBER. La quatrième, enfin, pose à chaque objet la même question de fond : qui cadre ? Un moteur de recherche, un algorithme, une carte, une table de données ne reflètent pas le réel, ils le configurent. Apprendre à le voir est peut-être la compétence la plus durable qu’un élève de Seconde puisse emporter.

La grille est volontairement inégale, et cette inégalité est un contenu en soi. La lecture informationnelle s’allume sur les réseaux sociaux, le Web et la photographie, s’éteint presque sur l’informatique embarquée. La cyberdéfense fait l’inverse et culmine sur Internet, les objets connectés et la localisation. Nous ne forçons aucune case : un thème qui ne porte pas la guerre informationnelle n’a pas à la simuler.

 

Un fil rouge par thème, une thèse par séquence

Chaque thème est construit autour d’une question qui court sous toutes ses séances. Pour les données structurées, premier thème que je présente ici, cette question est simple et redoutable : qui décide de ce qui compte ? Elle tient en sept séquences, et chacune avance une thèse que les élèves peuvent éprouver par eux-mêmes.

Une donnée n’est jamais brute : le nombre « 42 » écrit seul au tableau ne signifie rien tant qu’on ne lui a pas donné un descripteur, et quelqu’un a toujours choisi ce descripteur (sans oublier que c’est la réponse à tout, mais ceci est une histoire de geek). Structurer, c’est choisir : le fichier des communes que des générations d’enseignants ont pu consulter garde encore une ligne pour Fleury-devant-Douaumont, village de la Meuse détruit en 1916, qui compte zéro habitant et un maire. Aucune statistique ne l’exige, la mémoire nationale si.

 

 

Croiser, c’est créer : deux tables anodines, une fois rapprochées, disent ce qu’aucune ne disait, et l’enquête des Databroker Files montre qu’on peut suivre un téléphone jusqu’aux abords de l’Élysée sans rien pirater, simplement en achetant des données publicitaires. Noter les humains, enfin, c’est d’abord choisir leurs colonnes, que l’on regarde le crédit social chinois ou l’algorithme de contrôle d’une caisse d’allocations familiales française. Le thème se clôt sur les gardes du corps présidentiels dont les parcours de course, publiés sur une application de sport, trahissaient les hôtels où dormait le chef de l’État. Une trace suffit.

On le voit, ces cas ne sont pas des illustrations plaquées sur un cours technique. Ils sont le cours technique : on y apprend ce qu’est un descripteur, une clé, un croisement de tables, une trame de géolocalisation, un réglage de confidentialité. Seulement, on l’apprend en sachant pourquoi cela compte.

 

Des ressources sobres, datées, prêtes pour la classe

Chaque séquence suit le même gabarit, pensé pour tenir en quelques pages. Une fiche d’identité situe la séance dans le programme. Un déroulé minuté guide l’enseignant, avec des consignes de préparation, de sécurité et de repli en cas de débordement. Viennent ensuite les activités, prêtes à imprimer/partager, puis une synthèse qui constitue la trace écrite de l’élève. Un dernier volet, enfin, propose des prolongements pour une classe de défense. Ce dernier point répond à un impératif local, l’ouverture d’une classe défense donc, mais peut aussi servir à alimenter des réflexions en HGGSP, en Première comme en Terminale, voire même en EMC.

J’ai fait le choix de la sobriété. Mes notes, recherches, dépassent la centaine de pages pour un seul thème. Tout ce qui releve des commentaires didactiques et autres a été retiré. Si j’ai le temps, il est probable que je les partagerais pour des articles à venir. Ce qui reste ici est un cours, et rien qu’un cours.

Chaque document est daté, et ce n’est pas un détail. La matière du numérique périme en mois : une loi change, un service ferme, une plateforme se retire de l’Union européenne, un chiffre de consommation électrique double en cinq ans. Signaler cette péremption aux élèves fait partie de l’enseignement. Une source sans date est une source qu’on ne sait pas lire, et c’est là un réflexe d’historien que la SNT gagne à emprunter. Depuis mon premier cours en 2019, les choses ont ainsi largement évolué, à commencer par l’irruption des IA génératives.

VIGINUM et le COMCYBER : deux institutions, deux regards

Ce travail s’adosse à deux institutions dont les noms sont encore peu familiers dans les salles des professeurs.

VIGINUM est le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères. Créé en 2021 et rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, il détecte et caractérise les campagnes de manipulation de l’information menées depuis l’étranger qui visent le débat public français. Il a publié des ressources pédagogiques, dont un kit à destination des adultes qui propose des définitions précises de la désinformation, de la mésinformation et de l’ingérence, que j’ai eu l’occasion de présenter par ailleurs. Je m’en sers comme d’une grille de lecture à éprouver en classe.

Le COMCYBER, commandement de la cyberdéfense, est l’autorité militaire qui conduit la défense des systèmes d’information des armées et leurs opérations dans le cyberespace. Il s’investit dans la sensibilisation des jeunes, notamment à travers le challenge lycéen « Passe ton hack d’abord ! », coorganisé avec la direction générale de l’enseignement scolaire. Sa présence dans ma grille rappelle que le numérique a une dimension de sécurité nationale, que la classe peut aborder sans fascination ni peur. Il se trouve en outre que je vais participer à L’European Cyber Week 2026 et j’aurai l’occasion de revenir sur ces approches.

Relayer, et relayer autrement

Un mot, enfin, sur ma posture face au cadre officiel, au cadre de référence des compétences numériques (CRCN). L’éducation à la cybersécurité dispose déjà de ressources nombreuses : la page éduscol, l’ANSSI, Cybermalveillance, des campagnes nationales comme l’opération Cactus, qui a simulé en mars 2026 un hameçonnage par les ENT auprès de plus de neuf millions de personnes.

 

 

Je ne prétends pas les remplacer. Je propose cependant trois gestes qu’elles ne font pas.

Le premier consiste à réunir ce qu’elles séparent : l’hygiène informatique, la lutte contre la manipulation de l’information et l’esprit critique face aux médias vivent dans des dispositifs distincts, alors que l’élève les rencontre dans le même téléphone. Le deuxième consiste à passer du catalogue de dispositifs à une grille de lecture qui les relie. Le troisième est plus délicat, et je le tiens pour essentiel : retourner le miroir. Un outil d’État qui apprend à repérer la manipulation est lui-même un objet qui cadre le regard, et la question « qui cadre ? » se pose en adulte au matériau national comme au matériau étranger. Ce n’est pas de la défiance, c’est de la méthode, celle-là même que nous appliquons à toute source.

Précisons aussi un point d’honnêteté. Ces séquences sont des propositions construites et vérifiées, mais certaines doivent être ajustées en fonction des classes, des niveaux, des compétences des collègues. Disons que je propose ici banc d’essai ; à chacun de s’emparer de ce qui peut servir à ses usages.

La donnée n’est jamais brute : ce que je propose dans ce premier épisode

Le thème consacré aux données structurées sera disponible dans son intégralité, en sept séquences. Chaque ressource peut être reprise telle quelle, adaptée, démontée, contestée. Elle est faite pour cela.

Car c’est peut-être là que se joue l’essentiel. La SNT n’est pas un territoire étranger que nous aurions à occuper par défaut. C’est une frontière où notre discipline a quelque chose de précis à dire, à un moment où nos élèves grandissent dans un espace informationnel disputé, saturé, parfois hostile, et presque toujours invisible à leurs yeux. Leur apprendre à voir les tuyaux, les tables et les cadres, c’est leur rendre une part du territoire qu’ils habitent déjà. Nous avons appris à nos élèves à lire les cartes, les archives et les discours ; il nous reste à leur apprendre à lire les machines qui les lisent.

Ce chantier est ouvert. À nous de l’habiter.

Séquence 1 – La donnée n’est jamais brute

Fiche d’identité de la séquence

Durée estimée 1 h 30 (une séance)
Capacités du programme Définir une donnée personnelle. Identifier les différents descripteurs d’un objet. Distinguer la valeur d’une donnée de son descripteur. Retrouver les métadonnées d’un fichier personnel.
CRCN 1.2 Gérer des données ; 4.2 Protéger les données personnelles et la vie privée
Fil rouge du thème Qui décide de ce qui compte ?
Thèse de la séquence Une donnée existe parce que quelqu’un a choisi de l’enregistrer, de la nommer et de la ranger.
Matériel Vidéoprojecteur ; extrait de l’émission Bits (ARTE) consacrée au Big Data ; un appareil photo ou une tablette de l’établissement ; un fichier photo d’exemple fourni par l’enseignant
Liens avec la suite Séquence 2 (formats et tables), séquence 4 (croisement et profilage), séquence 6 (noter les humains)

Déroulé (pour l’enseignant)

Les Clionautes multi-écran

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