LA LIBERTE DES GRECS MENACÉE : Etude d’un texte historique (document-source)

Démosthène est un homme politique athénien du IVe siècle avant JC, durant la montée de l’influence macédonienne en Grèce. Appartenant au parti populaire/démocrate, il tenta par une série de discours que l’on nomme les Philippiques de convaincre les Athéniens de la nécessité de la guerre contre le roi de Macédoine, au nom de la défense de l’identité grecque (il dit « hellène ») et de l’indépendance d’Athènes. Mais beaucoup, y compris à Athènes, étaient favorables à Philippe de Macédoine et à ses projets d’union des cités grecques, sous sa domination, contre l’ennemi commun, l’empire perse. Aussi, les discours de Démosthène restèrent-ils sans effet.
Louvre – Réplique romaine d’après un portrait en pied de l’orateur athénien, adversaire de l’expansion macédonienne, exécuté en bronze par le sculpteur Polyeuctos et érigé vers 280 av J. -C. sur l’Agora d’Athènes.
Ancienne collection Albani

Le document : extraits du texte du discours prononcé par Démosthène devant l’ecclesia en -341
Bien que, dans presque toutes vos assemblées, ô Athéniens! de nombreux discours vous retracent les attentats commis par Philippe, depuis son traité de paix, contre vous, contre la Grèce entière ; bien que, d’une voix unanime, vous disiez, mais sans le faire, que, pour le bien public, il faut, par nos paroles, par nos actes, arrêter et punir l’injurieuse audace de cet homme; je vois la négligence et la trahison miner toutes les affaires au point […] je croirais impossible de mieux organiser la ruine de la république. Plusieurs causes, sans doute, ont concouru à ce résultat, qu’une ou deux fautes seulement ne pouvaient amener : mais la principale, si vous examinez bien, vous la trouverez dans les orateurs plus jaloux d’être vos courtisans que vos sages conseillers. Fidèles à maintenir ce qui fonde leur propre renommée, leur crédit personnel, les uns ont les yeux fermés sur l’avenir, et décident que vous ne savez pas, Athéniens, voir plus loin qu’eux. Accusant, calomniant ceux qui dirigent vos affaires, les autres ne font qu’armer Athènes contre Athènes, et ménager à Philippe, par cette diversion, une liberté illimitée et d’action et de langage. Voilà la politique qui a passé dans vos mœurs, voilà la source de vos troubles et de vos fautes. Je réclame donc, Athéniens, le droit de vous exposer librement quelques vérités sans allumer votre courroux. […] jusqu’à présent, Philippe n’a triomphé que de votre paresse et de votre insouciance; il n’a pas triomphé d’Athènes.
[…] Voici donc comme je pose, avant tout, l’état de la question : Avons-nous le choix entre la guerre et la paix ? Parlons de la paix d’abord. […] L’homme qui a tiré l’épée, qui s’environne d’une armée considérable, jette en avant le nom de paix, et nous fait une guerre réelle, le seul parti à prendre n’est-il pas de le repousser ? Après cela, dites, à son exemple, que vous observez la paix, j’y consens ; mais appeler paix ce qui ouvre au Macédonien, maître de tous les autres pays, la route de l’Attique, c’est d’abord démence, ensuite c’est désigner une paix d’Athènes avec Philippe, non de Philippe avec Athènes. Tel est le privilège qu’il achète au prix de tant d’or répandu : il vous fait la guerre sans que vous la lui fassiez. […] Mais, grands dieux ! avec le sens commun, quel homme décidera sur les paroles plutôt que sur les faits, si l’on est en paix ou en guerre avec lui ? […] Pour moi, loin de convenir que de telles actions sont conformes à la paix, quand je le vois mettre la main sur Mégare, organiser la tyrannie dans l’Eubée, pénétrer actuellement dans la Thrace, intriguer dans le Péloponnèse, exécuter tant de projets avec l’épée, j’affirme qu’il a rompu la paix et commencé les hostilités : quiconque dispose tout pour ma perte m’attaque dès lors, bien qu’il ne lance encore ni javelot ni flèche.
[…] je considère que tous les peuples, à commencer par vous, ont accordé à Philippe un droit qui fut toujours une source de guerre parmi les Grecs. Quel est ce droit ? celui de faire tout ce qu’il lui plaît, de mutiler, de dépouiller la Grèce en détail, d’envahir, d’asservir ses cités. La prééminence sur les Hellènes fut, pendant soixante-treize années, exercée par vous, vingt-neuf ans par Lacédémone*; et, dans ces derniers temps, Thèbes reçut de la victoire de Leuctres une sorte de supériorité : jamais cependant, ô Athéniens ! ni à vous, ni aux Thébains, ni aux Lacédémoniens la Grèce n’abandonna une puissance absolue. Au contraire, dès que vous, disons mieux, dès que les Athéniens d’alors semblaient s’écarter des bornes de la modération envers quelque État, tous croyaient devoir courir aux armes, et ceux qui n’avaient pas d’injures à venger se liguaient avec l’offensé. Lacédémone domine à son tour, et notre suprématie a passé dans ses mains : mais elle essaye de la tyrannie, elle ébranle violemment les anciennes institutions, et aussitôt tous les Grecs, même ceux qu’elle a ménagés, se relèvent pour la combattre. […] Néanmoins, toutes les fautes commises, soit par les Lacédémoniens, soit par nos pères pendant un siècle, sont peu de chose, Athéniens, ou plutôt ne sont rien, comparées aux attentats de Philippe contre la Grèce depuis treize ans au plus qu’il a commencé à surgir.
[…] Tout ce que nous sommes de Grecs, nous le savons, nous le voyons, et nous ne sommes pas indignés ! Au lieu de nous envoyer des ambassades réciproques, lâchement indifférents, isolés derrière les fossés de nos villes, jusqu’à ce jour nous n’avons pu rien faire pour l’utilité commune, rien pour le devoir, ni former une ligue, ni réunir nos cœurs et nos bras. D’un oeil tranquille chaque peuple voit cet homme grandir, semble compter comme gagné pour lui le temps employé à la destruction d’un autre, et ne donne au salut de la Grèce ni une pensée, ni un effort. Personne n’ignore pourtant que, semblable aux accès périodiques de la fièvre ou de quelque autre épidémie, Philippe atteint celui-là même qui se croit le plus éloigné du péril.
D’ailleurs, vous le savez encore, si les Hellènes ont souffert sous la domination de Sparte ou d’Athènes, du moins leurs injustes maîtres étaient de vrais enfants de la Grèce. Ici nos fautes pourraient se comparer aux dissipations d’un fils légitime, né dans une famille opulente : en blâmant, en condamnant sa conduite, nous ne saurions méconnaître ni son titre de fils, ni ses droits à l’héritage dont il abuse. Mais qu’un esclave, qu’un enfant supposé s’avise d’engloutir une succession étrangère, avec quel courroux, grands dieux ! nous flétrirons tous un vol si affreux, si révoltant ! Où est-il donc, notre courroux contre Philippe et ses attentats ! Philippe qui n’est pas Grec, qu’aucun lien n’unit aux Grecs, Philippe qui n’est pas même un Barbare d’illustre origine, misérable Macédonien né dans un pays où l’on ne put jamais acheter un bon esclave !
[…] Greffier, lis mon mémoire. Suit la lecture de la Proposition de Démosthène pour préparer efficacement la guerre contre Philippe. Suit un extrait :
Il faut nous armer les premiers, il faut donner l’exemple ; puis convoquer, coaliser, instruire, exciter le reste de la Grèce. Voilà ce qui convient à la majesté d’Athènes. Ce serait une erreur de croire que Chalcis ou Mégare sauveront la commune patrie, tandis que vous fuirez les travaux : trop heureuses ces deux villes si elles peuvent se sauver elles-mêmes ! A vous seuls appartient cette tâche : noble privilège que vos ancêtres ont acheté et transmis à leurs enfants par tant de périls et tant de gloire ! Mais, si chaque Athénien, toujours inactif, n’a d’empressement que pour ce qui le flatte, d’attention que pour prolonger sa paresse, d’abord il ne trouvera personne pour le remplacer ; ensuite, le fardeau que nous repoussons, la nécessité, je le crains, viendra nous l’imposer : car, s’il existait pour la Grèce d’autres libérateurs, elle les aurait trouvés depuis longtemps, grâce à votre refus d’agir ; mais non, il n’en est point.

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Un discours pour convaincre
Le discours de Démosthène est l’œuvre de quelqu’un qui maîtrise les codes de la rhétorique antique (art de construire ses discours). La partie 1 du discours sert d’introduction : elle vise à alerter les Athéniens du grand danger qui les menace. C’est ce qu’on appelle l’exorde : Cette introduction permet à l’orateur de justifier sa prise de parole et de montrer que l’intérêt du public rejoint le sien à propos du sujet qu’il va traiter. Les paragraphes suivants sont une suite d’arguments qui ont pour but de prouver la nécessité d’agir contre Philippe de Macédoine en présentant l’analyse que fait Démosthène de la situation. Il s’agit de la narration (qui présente les faits) puis de la division (étude des arguments point par point) et enfin de la péroraison (conclusion qui en appelle aux sentiments et exalte l’auditoire) Enfin, passée cette longue justification générale vient l’exposé des mesures réclamées par Démosthène qui sont elles-aussi justifiées point par point.

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