Quand on veut bien préparer ses élèves, rien de tel que de reprendre les sujets de l’examen. Vous trouverez ici les annales des années précédentes, classées par thème.

Dissertations sur Histoire et mémoires

  • Les acteurs de la construction de la mémoire. Métropole, jour 1 (2026). Le corrigé des Clionautes est disponible.
  • Construire les mémoires des génocides des Juifs et des Tsiganes. Antilles-Guyane, jour 1 (2026)
  • La construction des mémoires des conflits : quels acteurs pour quelles finalités ? Centres étrangers Afrique, jour 1 (2026)
  • La mémoire des conflits : un enjeu pour les sociétés. Amérique du Nord, jour 2 (2026)
  • Acteurs et enjeux de la construction des mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes depuis 1945. Centres étrangers Afrique, jour 1 (2025)
  • Quelle justice pour les crimes de masse depuis Nuremberg ? Centres étrangers. Afrique. Jour 2 (2025)
  • Juger les crimes de masse depuis 1945. Nouvelle-Calédonie. Jour 2 (2025)
  • L’affirmation des mémoires et la construction de l’histoire du génocide des Juifs et des Tsiganes depuis 1945. Amérique du Nord, jour 2 bis (2025)
  • Juger les crimes de masse et les génocides depuis 1945. Métropole, jour 1 (2024). Le corrigé des Clionautes est disponible. 
  • Juger à différentes échelles depuis 1945 pour reconstruire les sociétés après les conflits. Asie, jour 2 (2024)
  • La construction des mémoires : acteurs et enjeux. Amérique du Nord, jour 2 (2024)
  • Juger les génocides et les crimes de masse, une justice uniquement internationale ? Amérique du Nord, jour 1 (2022).
  • Histoire et mémoires, quels débats ? Asie, jour 2 (2022). 
  • Réparer les sociétés après un génocide : moyens et enjeux. Centres étrangers, Afrique, jour 1 (2022).
  • Reconnaître la mémoire du génocide des Juifs et des Tsiganes, moyens et acteurs. Mayotte-Liban, jour 1 (2022).
  • Juger les crimes de masse et les génocides après 1946. Mayotte-Liban, jour 2 (2022). Le corrigé des Clionautes est disponible.
  • Juger les génocides et les crimes contre l’humanité, quels objectifs ? Nouvelle-Calédonie, jour 1 (2022).
  • Juger les génocides et les crimes de masse depuis 1945. Polynésie, jour 2 (2022). Le corrigé des Clionautes est disponible.
  • L’État, seul acteur de la construction des mémoires ? Métropole, sujet de remplacement, jour 1 (2022). Le corrigé des Clionautes est disponible
  • Expliquez la citation de l’historien Pierre Nora : « Si la mémoire divise, l’Histoire réunit ». Métropole, sujet de remplacement, jour 2 (2022). 

Études critiques de document sur Histoire et mémoires


Amérique du Nord, jour 1 (2026)

Transmettre la mémoire de la Shoah. En analysant les documents, en les confrontant, et en vous appuyant sur vos connaissances, vous montrerez comment se transmet la mémoire de la Shoah.

Document 1

Liat Benhabib, directrice du Centre de documentation visuelle de Yad Vashem, présente, lors d’un entretien, le film Shoah, réalisé par Claude Lanzmann.

[Ce] film est révolutionnaire. [Lanzmann] entame son travail sur Shoah en 1975 et prend alors une décision artistique et morale très importante. Non seulement il parle de la Shoah, de la Solution finale et de la volonté d’extermination nazie, mais il le fait de façon très différente. Son film ne repose que sur le témoignage. Vous n’y trouverez pas un seul plan d’images d’archives.

Pourquoi Lanzmann ne voulait-il pas utiliser des images d’archives ?

Les images d’archives sont soit des images filmées par les nazis, et donc des images de propagande, soit des images tournées par les forces alliées – les Russes, les Britanniques, les Américains – à la libération des camps […]. Cela posait deux problèmes à Lanzmann. Car même s’il s’agit d’images au plus proche de ce qui s’était passé dans les camps, ce sont des images prises après les actions. Comme un policier qui arrive sur une scène de crime, après le crime. Il peut procéder à une reconstitution, mais n’aura jamais d’images du crime lui-même. Et, deuxième point, ce sont des images très dures à regarder, à la limite du supportable. Lanzmann ne voulait pas permettre au spectateur de baisser les yeux, ne serait-ce qu’une seconde, de l’écran.

Sur quoi s’appuie-t-il pour raconter la Shoah ?

Claude Lanzmann va alors prendre le parti-pris de ne faire appel qu’aux témoignages. Il va planifier et tourner plus de 200 interviews, 10 ans durant. Il ne filme pas uniquement des rescapés juifs, mais aussi des Justes, des nazis. C’est un tournant décisif sur la façon dont le cinéma s’intéresse à la Shoah. Lanzmann ouvre son film avec la parole de Simon Srebnik, un jeune Juif de 13 ans et demi, Sonderkommando* à Chelmno. Pendant plusieurs minutes, Srebnik explique qu’il est impossible de comprendre ce qui s’est passé : « personne ne peut saisir, même moi qui était sur place, je ne peux pas réaliser ce qui s’est réellement passé ». Lanzmann passe alors un pacte avec les spectateurs. Comme s’il leur disait : « Vous ne pourrez pas comprendre, mais on va vous raconter cette histoire, encore et encore, en profondeur, pendant 9 heures, en partant de plusieurs points de vue, de plusieurs interlocuteurs, de plusieurs endroits, pour essayer de se rapprocher au plus près de ce qu’il est possible de comprendre ». C’est une décision cinématographique très courageuse. Il a réalisé plus de 200 interviews de témoins, qui jusque-là n’étaient pas dans le cadre et qui soudain, occupent le premier plan.

Peut-on construire un film documentaire uniquement sur des témoignages ?

Le rapport de Claude Lanzmann au témoignage est très important. La valeur du témoignage soulève des questions historiques, mais aussi psychologiques. Comment la mémoire fonctionne-t-elle ? De quoi se souvient-on ? Les souvenirs sont-ils objectifs ? Comment reconstituer l’histoire à partir d’expériences personnelles ? Comment amener un individu à raconter des souvenirs vieux de plusieurs décennies sans lui faire revivre un traumatisme ? Toutes ces questions se retrouvent dans le film de Lanzmann. Le réalisateur s’y intéresse alors qu’il tourne. Comme par exemple, dans cette scène devenue culte avec Abraham Bomba, le coiffeur** […]. Il lutte avec lui-même pour témoigner, supplie Lanzmann de le laisser en paix. Le spectateur assiste à sa souffrance. Lanzmann filme tous leurs échanges. On le voit et l’entend parler, rassurer, réussir à convaincre l’interviewé de livrer sa parole. On assiste à tout le processus psychologique que traverse le témoin. Ce sont des données très importantes pour le devoir de mémoire.

A qui s’adresse ce film ?

A tout le monde, partout sur la planète. Il est sorti dans le monde entier, traduit en plus de 20 langues. En Israël, des projections sont organisées dans les lycées, en 3 parties de 3 heures chacune. Il est parfois projeté en 2 parties de 4.5 heures. C’est un des films de référence sur la Shoah. Par exemple, quand nous avons ouvert le Centre de documentation visuelle en novembre 2005, il faisait bien évidemment partie de la liste des 1 000 films sur la Shoah que nous proposions alors au public.

Trente ans après sa sortie, Shoah continue-t-il d’être un film de référence ?

Avant Lanzmann, il y avait les films d’archives. Avec Lanzmann, il y a eu les films de témoignages. Aujourd’hui, on combine les deux. Les jeunes réalisateurs reviennent aux images d’archives qui grâce à l’ère digitale sont de plus en plus disponibles, mais continuent d’utiliser ou de faire référence aux images de Shoah de Lanzmann, qui reste un exemple en la matière.

Source : d’après le Blog de l’Institut International pour la Mémoire de la Shoah – Yad Vashem, texte mis en ligne le 09 juillet 2018, en hommage au réalisateur Claude Lanzmann, mort le 5 juillet 2018. URL : https://www.yadvashem.org/fr/blog/shoah-de-lanzmann.html

* Sonderkommando : membre d’une équipe « spéciale » de déportés juifs employés sous la contrainte dans les installations de mise à mort (notamment pour le transport et la crémation des corps).

**Abraham Bomba a été déporté à Treblinka et forcé à couper les cheveux des femmes avant qu’elles ne soient assassinées par le gaz.

Document 2 :

 

Les Stolpersteine (ou pierres d’achoppements) sont des pavés en métal insérés dans le sol près des endroits où vivait une victime de la Shoah. Elles indiquent le nom de celle-ci, ses dates de naissance et de mort. L’artiste allemand Gunter Demnig est à l’initiative du projet, qui a connu une reconnaissance officielle en 1997. Plus de 100 000 pavés sont aujourd’hui installés dans 25 villes européennes.

Source : site internet de l’association Stolpersteine en France URL : https://stolpersteine.fr/


L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie (Nouvelle-Calédonie, jour 1, 2025)

En analysant le document et en vous appuyant sur vos connaissances, répondez à la question suivante : pourquoi le travail des historiens de la guerre d’Algérie rencontre-t-il des difficultés ?

L’historien Benjamin Stora a remis le 20 janvier 2021 au président français, Emmanuel Macron, un rapport sur la réconciliation mémorielle autour de la colonisation et de la guerre d’Algérie.

« De 1974 à 1990, j’ai travaillé sur les archives, établi des faits, écrit des livres classiques d’histoire de l’Algérie coloniale, de la guerre d’Algérie, de l’immigration. Et, à un moment de mon activité universitaire, je me suis dit : « Pourquoi la mémoire des différents groupes saigne-t-elle toujours en dépit de cette masse de savoir académique ? ». Il y avait un problème dans les représentations, dans les imaginaires. C’est ainsi que je me suis mis à basculer, dans les années 1990-2000, sur le travail de mémoire. Des historiens me l’ont d’ailleurs reproché à l’époque, mais c’est un peu le parcours de Pierre Nora, avec ses Lieux de mémoire (1984), et d’Henry Rousso, dont l’ouvrage Le Syndrome de Vichy (1987) m’a ouvert la voie. […]

En Algérie, l’accumulation du savoir académique et des récits historiques reste encore problématique. Les travaux de l’historien Mohammed Harbi, par exemple, n’ont été diffusés en Algérie qu’il y a une quinzaine d’années. […] Aujourd’hui encore, les Algériens attendent la production d’un savoir historique. Ils veulent connaître la vérité sur cette histoire qui leur appartient en propre. À la demande d’Emmanuel Macron, je me suis engagé dans un travail de restitution des mémoires – françaises essentiellement – pour pouvoir les comprendre et pour qu’elles se décloisonnent. Mais le problème en Algérie n’est pas seulement celui de la restitution des mémoires, c’est aussi celui de la construction d’un savoir historique qui soit autonome par rapport à l’État. On se trouve là face à un autre problème : comment les Algériens peuvent-ils affronter leur histoire ? Il est difficile d’aller vers une réconciliation mémorielle quand on a le sentiment profond que l’histoire a été dissimulée ou confisquée. […]

Longtemps, les pieds-noirs ont été en conflit avec les fils d’immigrés, qui euxmêmes s’affrontaient aux fils de harkis, etc. De cette « guerre des mémoires » on a basculé dans la fabrication d’identités qui ne se définissent plus exclusivement par rapport à la guerre d’Algérie. […] Depuis les années 2000, nous sommes sortis de l’oubli de la guerre d’Algérie pour entrer dans une phase de « mémoires dangereuses », avec des affrontements mémoriels. Puis, des affrontements mémoriels, on est passé à des affrontements identitaires. Si on en reste à une perception de mémoires homogènes s’opposant entre elles, on parle en réalité de vieux groupes qui sont plutôt dans la lassitude que dans le combat. C’est plutôt avec leurs petits-enfants – des gens qui ont 30 ans – qu’arrivent les difficultés, incompréhensions, fragmentations, désirs d’histoire et d’identité. On a déjà pris trop de retard dans l’examen de ce qu’ont été l’histoire coloniale et la guerre d’Algérie. Mais il n’est pas trop tard pour affronter ensemble ce nouveau défi […] ».

Source : Benjamin Stora, « Les Algériens sont en attente d’une vérité sur leur propre histoire », propos recueillis par Frédéric Bobin, Le Monde, le 17 février 2021


Métropole, jour 1 (2025)

Juger les génocides. En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, montrez comment et pourquoi la justice juge les génocides et les crimes contre l’humanité.

Document 1 :

« Comme nous le savons tous, le génocide et les massacres ont détruit et endeuillé ce pays et l’ont laissé face à des problèmes insurmontables, dont certains liés à la justice.

Les rescapés du génocide et des massacres ont été torturés de manière épouvantable. Les péchés commis doivent être réprimés et punis, mais aussi pardonné.

Le nombre de gens qui ont commis le génocide est très élevé. Il est bien connu que les tribunaux classiques ne peuvent traiter tous ces dossiers. C’est pour ça que les Rwandais sont allés chercher un autre moyen pour régler le contentieux du génocide. […]

Il faudrait analyser minutieusement ce qui s’est passé dans notre pays. Établir la différence entre le génocide et les autres crimes commis pendant ou après la guerre. Il ne faut pas faire l’amalgame.

Il y a des gens qui ont été tués par des actes de vengeance commis par des individus, et lorsque ces derniers ont été identifiés, ils ont été punis sévèrement. Donc, qu’on prouve ces crimes et nous poursuivrons leurs auteurs.

On sait que les bourreaux de l’époque ont entraîné la population dans la guerre et les actes de tueries. […]

Je demande que les tribunaux gacaca soient respectés comme les tribunaux classiques. Je demande à tous les Rwandais à tous les échelons d’appuyer les tribunaux gacaca, notamment en disant la vérité. Je voudrais inviter tout particulièrement les victimes du génocide à faire preuve de tolérance et de patience envers le témoignage de ceux qui savent.

J’invite les bourreaux à faire preuve de courage et d’avouer, de se repentir et de demander pardon.

Je demande aux personnes élues d’être vraiment des personnes intègres. Je leur demande d’éviter les discriminations basées sur les relations de famille, sur les tribus, sur l’origine ou sur les gains qu’ils ont fait (dans le cadre du génocide).

En appuyant la gacaca, nous montrons notre patriotisme et notre amour du Rwanda. La justice est la levure de l’unité et la fondation du progrès.

Source : extrait du discours de Paul Kagamé, président de la République du Rwanda, à l’occasion du lancement officiel des juridictions gacaca, le 18 juin 2002

Document 2 :
Source : salle d’audience du procès Eichmann, Jérusalem, 1961, consultable sur le site internet de l’institut Yad Vashem-Institut international pour la mémoire de la Shoah (Jérusalem)

 


Juger les crimes nazis. Polynésie, jour 2 (2025)

En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, montrez que les procès des crimes nazis soulèvent la question des rapports entre la justice, l’histoire et la mémoire.

Note : Les tableaux, au second plan, récapitulent l’organisation interne de l’entreprise Krupp avec le nom des principaux dirigeants et des principales filiales de 1902 à 1945. L’entreprise Krupp exploitait une main-d’œuvre issue des camps de concentration et a ainsi participé aux crimes nazis.

Document 2 :

« Le procès Eichmann marque un véritable tournant dans l’émergence de la mémoire du génocide, en France, aux États-Unis comme en Israël. Avec lui s’ouvre une ère nouvelle : celle où la mémoire du génocide devient constitutive d’une certaine identité juive tout en revendiquant fortement sa présence dans l’espace public. Tous les chercheurs qui, dans divers pays, ont étudié l’évolution de la construction de la mémoire ont indiqué ce tournant.

Mais ce procès est aussi puissamment novateur. Toutes les « premières fois » s’y rassemblent. Pour la première fois, un procès se fixe comme objectif explicite de donner une leçon d’histoire. Pour la première fois apparaît le thème de la pédagogie et de la transmission, un thème de grand avenir puisqu’il est aujourd’hui présent dans de nombreux pays et se décline sous plusieurs formes : inscription de la Shoah dans les programmes éducatifs, érection de musées-mémoriaux destinés aux jeunes, constitution d’archives filmées […] destinées entre autres à fabriquer des matériaux pédagogiques multimédias, etc. Si le procès de Nuremberg avait été filmé dans son intégralité [et] des séquences diffusées par les actualités cinématographiques, les images du procès Eichmann, lui aussi filmé dans son intégralité, sont diffusées internationalement par le biais de la télévision. Pour la première fois encore, un historien, Salo Baron, alors professeur à l’université de Columbia, est cité à la barre des témoins pour fixer le cadre historique du procès, sans d’ailleurs que la présence à la barre d’un historien soulève alors la moindre question. Mais surtout, et c’est ce qui nous intéresse principalement ici, le procès Eichmann marque ce que nous appelons l’avènement du témoin. »

Source : WIEVIORKA (A.), L’ère du témoin, Paris, Fayard, 2013, pp. 81-82.


Les enjeux de la mémoire du génocide des Juifs (Métropole, jour 1, session de remplacement, 2025)

En analysant le document et en vous appuyant sur vos connaissances, vous montrerez les enjeux liés à la mémoire du génocide des Juifs.

« Mesdames et Messieurs les ministres, Messieurs les ambassadeurs, Monsieur le maire, qui nous reçoit ici, à Drancy, Mesdames et Messieurs les parlementaires et les élus, Monsieur le président de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, Monsieur le président du mémorial de la Shoah,

Mesdames, Messieurs,

C’est avec beaucoup d’émotion, que je suis venu ce matin inaugurer, ici, le Mémorial de Drancy. Au milieu de rares survivants, des familles, des enfants, conscients qu’il s’était produit ici, un crime, un crime abominable.

Six millions de juifs – près des trois quarts des juifs d’Europe – ont été assassinés par les nazis. 76 000 venaient de France. Parmi ceux-ci, 63 000 ont été déportés depuis le camp de Drancy. Vous l’avez dit, ils étaient de tous âges, de toutes conditions. Il y avait des hommes et des femmes illustres, il y avait des anonymes, il y avait des enfants, de toutes nationalités, de toutes origines. Ils n’avaient qu’un point commun, un seul : ils étaient juifs. C’est parce que juifs qu’ils devaient être frappés, déportés. […]

Drancy a été gardé par des gendarmes français, géré par des fonctionnaires français. Les enfants amenés ici de Pithiviers ou de Beaune-la-Rolande avaient été arrêtés par des policiers français.

Il ne s’agit plus d’accuser. La justice est passée. Parfois elle est arrivée trop tard. Il ne s’agit pas non plus d’établir la vérité : nous la connaissons, nous en connaissons aussi l’horreur. Aujourd’hui, il s’agit de transmettre.

C’est l’esprit de ce mémorial. La transmission : là réside l’avenir de la mémoire. J’ai été vraiment fier d’être au milieu des jeunes. Je voudrais qu’ils soient eux-mêmes conscients de ce qu’ils ont vécu aujourd’hui, de ce qu’ils ont eux-mêmes cherché, découvert et de ce qu’ils ont aussi mis à leur niveau en lumière. Qu’ils se souviennent de cette journée, les élèves des écoles, celles qui ont chanté et celles et ceux qui m’ont accompagné. Parce que c’est à eux, maintenant, que revient cette tâche de continuer la chaîne du souvenir.

Parce que le moment arrive où le temps aura eu raison de l’énergie des survivants. Bientôt il n’y en aura plus. Nous devons former l’esprit des générations à venir. […]

Enseigner le passé, c’est la seule façon de l’empêcher de se reproduire. C’est aussi l’unique arme dont nous disposons contre l’indifférence, l’oubli et, pire encore, le négationnisme.

Dans cette perspective, le partenariat étroit qui unit le mémorial de la Shoah au ministère de l’Éducation nationale doit accompagner l’inauguration de ce nouveau bâtiment.

La mémoire de la Shoah est bien sûr celle des juifs, qui, depuis 1945, sont des survivants et des témoins.

Mais la mémoire de la Shoah, c’est aussi l’histoire et donc l’affaire de l’Europe et de la France.

L’école de la République c’est le lieu où notre récit collectif se construit, où les mémoires s’additionnent, se confondent pour faire ce qu’on appelle le récit national, ce qui nous unit tous. Il n’y a pas de concurrence entre les mémoires. Il n’y a pas de hiérarchie entre elles.

Tout nous oblige. »

Source : extrait du discours du Président de la République François Hollande à l’occasion de l’inauguration du Mémorial de la Shoah de Drancy le vendredi 21 septembre 2012.


Histoire et mémoires. Jugement des crimes de masse. Asie, jour 1 (2025)

En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, vous montrerez l’évolution du jugement des crimes de masse et génocides depuis Nuremberg.

Document 1

De 1994 à 2001, tant le TPIR* que les instances rwandaises ont mis en place des systèmes de justice répondant à l’immense défi que présentait l’assassinat d’un million de femmes, d’hommes et d’enfants en trois mois. Durant cette phase expérimentale, le Rwanda adopta une loi sur le génocide en 1996 et commença à réfléchir à un modèle alternatif pour pallier l’arriéré judiciaire** gigantesque qui se profilait déjà. C’est ce modèle qu’on appelle juridictions gacaca […]. Lorsque ces tribunaux de proximité « sur le gazon » ouvrirent leurs portes en 2001 (d’abord de façon expérimentale), le Rwanda entra dans une phase judiciaire d’une intensité sans précédent. Durant cette deuxième phase de procès, plus d’un million de dossiers furent ouverts, traitant les crimes les plus graves mais aussi les pillages de biens. Cette phase s’est achevée en 2012 avec la fermeture de ces instances qui, comme le TPIR, avaient été créées pour répondre à une situation exceptionnelle. […] Pour autant, dans la troisième phase, des poursuites restent possibles devant les différentes instances nationales, au Rwanda et en Europe. Les tribunaux européens (principalement des cours d’assises) ont en effet fondé une partie de leur action judiciaire sur la compétence universelle, dispositif qui leur permet de juger des violations graves du droit international, où qu’elles aient été perpétrées et quelle que soit la nationalité des auteurs et des victimes.

Ces trente dernières années, la justice et les historiens ont travaillé en parallèle. Parfois, leurs trajectoires se sont croisées. L’histoire du génocide a été écrite en même temps que les premières enquêtes judiciaires débutaient, dès l’été 1994, et à l’ombre des premiers procès, dès 1996. Les premiers historiens et anthropologues qui se sont emparés du sujet étaient aussi ceux qui avaient vécu l’évènement, de près ou de loin, rwandais ou étrangers. […] D’autre part les premières archives produites par le TPIR ont été mobilisées comme sources. La justice internationale et les tribunaux européens se tournèrent vers les historiens et les anthropologues, et continuent à le faire, pour solliciter leur expertise et pour éclairer les juges sur l’histoire d’un pays qu’ils ne connaissaient pas et dont ils ne parlaient pas la langue. […] Rares sont les recherches actuelles sur les tueries de 1994 qui contournent totalement le recours aux archives judiciaires. […] Le procès de Nuremberg demeure, jusqu’à aujourd’hui, gravé dans la mémoire collective […]. Les historiens y ont puisé leurs sources, ils en ont montré les limites, l’ont analysé […].

Vingt fois plus long, le temps du TPIR a pourtant toujours compté. Il n’a jamais eu le rôle qu’a joué Nuremberg à son époque. Il ne devait durer qu’un temps. Mais fermer ce tribunal s’est avéré une tâche difficile, voire impossible. C’est pour cela qu’il devait rester une sorte d’antenne en activité permettant de gérer les archives, les demandes de remise en liberté, le suivi des dossiers, et surtout l’arrestation des fugitifs principaux et leur procès s’ils étaient arrêtés.

*TPIR : Tribunal Pénal International pour le Rwanda

**Affaires judiciaires en attente de jugement.

Source : Ornella Rovetta, « Des archives pour écrire l’histoire de la justice », dans Le choc, Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi (sous la direction de Stéphane Audouin-Rouzeau, Annette Becker, Samuel Kuhn et Jean-Philippe Schreiber), 2024, p. 215-218.

Document 2

 


Mémoire et histoire d’un conflit : la guerre d’Algérie. Amérique du Nord, jour 1 (2025)

En analysant le document et en vous appuyant sur vos connaissances, vous présenterez les enjeux historiques et mémoriels de la guerre d’Algérie.

La guerre d’Algérie a longtemps été nommée en France par une périphrase « les événements d’Algérie » tandis que, de l’autre côté de la Méditerranée, les Algériens construisaient leur mémoire antagoniste de la « guerre d’indépendance ». Soixante ans après, l’Histoire est encore un champ en désordre, en bataille quelquefois. La séparation des deux pays, au terme d’un conflit cruel de sept ans et demi, a produit de la douleur, un désir de vengeance et beaucoup d’oublis. Les mémoires sont composites en France : nostalgie langoureuse du pays où « la mer est allée avec le soleil », Atlantide engloutie de l’Algérie française, hontes enfouies de combats qui ne furent pas tous honorables, images d’une jeunesse perdue et d’une terre natale à laquelle on a été arraché. […]

Quelquefois d’une image, d’un son, d’un mot jaillit la vérité de l’un de ces jeunes Français – un million et demi – qui ont été envoyés pour combattre en Algérie, entre 1954 et 1962 ou de ces familles de « pieds-noirs » soudées par tant de souvenirs accumulés, ou encore d’un nationaliste algérien qui a vécu l’injustice coloniale et a trop longtemps attendu l’indépendance. C’est un exercice difficile que d’écrire sur la colonisation et la guerre d’Algérie, car longtemps après avoir été figée dans les eaux glacées de l’oubli, cette guerre est venue s’échouer, s’engluer dans le piège fermé des mémoires individuelles. Au risque ensuite d’une communautarisation des mémoires.

Aujourd’hui, en France, plus de sept millions de résidents* sont toujours concernés par l’Algérie, ou plutôt, pour être totalement exact, par la mémoire de l’Algérie. Hautement problématique, celle-ci fait l’objet d’une concurrence de plus en plus grande. Pour les grands groupes porteurs de cette mémoire, comme les soldats, les pieds-noirs, les harkis ou les immigrés algériens en France, l’enjeu quelquefois n’est pas de comprendre ce qui s’est passé, mais d’avoir eu raison dans le passé. La mémoire n’est pas seulement connaissance ou souvenir subjectif de ce qui a eu lieu, surgissement du passé dans le présent, elle se développe comme porteuse d’affirmation identitaire et de revendication de reconnaissance. […]

En Algérie, cette guerre se nomme « révolution ». Elle est toujours célébrée comme l’acte fondateur d’une nation recouvrant ses droits de souveraineté, par une « guerre de libération ». Cette séquence se vit aussi comme un traumatisme profond : déplacements massifs de populations rurales, pratiques de la torture, internements arbitraires et exécutions sommaires. La commémoration, unanimiste**, n’aborde pas les divisions internes du nationalisme algérien, en particulier les terribles affrontements entre les partisans du vieux chef, Messali Hadj*** et le FLN (les affrontements entre les deux organisations, FLN contre MNA, feront plusieurs milliers de morts dans l’immigration en France, et dans les maquis en Algérie) ; ou les représailles cruelles contre les harkis, ces forces fidèles à la France.

En France, la guerre d’Algérie se lit toujours comme une page douloureuse de l’histoire récente : pas de commémoration consensuelle de la fin de la guerre, peu de grands films. Pourtant, cette guerre de sept années, qui alors n’osa jamais dire son nom, a été un moment considérable.

* Pieds-noirs, immigrés, appelés, militants contre la guerre, « porteurs de valises », partisans de l’Algérie française, et enfants, familles de tous ces groupes.

**Unanimiste : qui n’accepte qu’une seule vision.

***Messali Hadj : fondateur et dirigeant du Mouvement National Algérien (MNA)

Source : Benjamin Stora, « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie », Rapport remis au Président de la République Emmanuel Macron, le 20 janvier 2021.


Amérique du Nord, jour 2 (2022)

La justice à l’échelle locale : les tribunaux gacaca face au génocide des Tutsis. En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, vous montrerez les particularités et les limites de la justice à l’échelle locale exercée dans le cadre des tribunaux gacaca au Rwanda.

Document 1 :
Source : Photographie d’une femme témoignant devant la juridiction gacaca de Kamembe en février 2004, in Antoine Garapon, « Un laboratoire de justice », L’Histoire, n°396 février 2014, p. 62.
Document 2 :

Le processus gacaca a-t-il atteint ses objectifs déclarés ? A-t-il révélé la vérité sur ce qui s’est passé pendant le génocide, accéléré les procès, éradiqué la culture de l’impunité, réconcilié les Rwandais, et prouvé que le Rwanda a la capacité de régler ses propres problèmes ? […] Sur une période de cinq ans, Human Rights Watch* a interrogé un large éventail de personnes impliquées dans le processus gacaca, notamment des victimes, des rescapés du génocide, des criminels, des témoins, d’autres membres de la communauté, des juges, des autorités gouvernementales locales et nationales, et des organisations non gouvernementales. Ces rwandais ont expliqué à Human Rights Watch comment ils percevaient le système gacaca et son rôle dans les répercussions du génocide. Bien que leur point de vue ait été spécifiquement lié aux procès gacaca, certaines de leurs préoccupations auraient pu s’avérer tout aussi pertinentes pour les tribunaux classiques. […] Certains ont estimé que les aveux étaient incomplets ou manquaient de précision, souvent parce que les aveux étaient principalement destinés à obtenir la sortie de prison. Certains rescapés du génocide ont expliqué qu’ils se sentaient forcés de pardonner publiquement à ceux qui leur avaient fait du tort, même si dans leur cœur, ils ne leur avaient pas pardonné. Ainsi que l’a dit une femme : « Il s’agit de réconciliation imposée par le gouvernement. Le gouvernement a forcé les gens à demander et donner le pardon. Personne ne le fait volontairement… Le gouvernement a gracié les tueurs, pas nous. ». D’autres ont parlé de « l’insistance » du gouvernement sur la réconciliation, mais ont rappelé à quel point les situations économiques des rescapés du génocide sont demeurées terribles. Un certain nombre de rescapés du génocide ont exprimé leur amertume quant à l’incapacité du gouvernement à leur donner une aide financière et à assurer leur sécurité. Selon de nombreux rescapés du génocide, la réconciliation est demeurée précaire. Nombre d’entre eux ont évoqué la nécessité de vivre en paix et de coexister avec leurs voisins hutus, mais la plupart ont admis qu’ils voyaient encore les gens à travers le prisme du « hutu » et « tutsi ».

Source : extrait du rapport de l’ONG Human Rights Watch, « Justice compromise. L’héritage des tribunaux communautaires gacaca du Rwanda », mai 2011.

* Organisation non gouvernementale qui œuvre pour la défense des droits de l’Homme.


Amérique du Sud, jour 2 (2022)

Mémoires et histoire d’un conflit : la guerre d’Algérie. En analysant le document et en vous appuyant sur vos connaissances, vous mettrez en évidence les différences entre les approches mémorielles et historiques de la guerre d’Algérie.

Document 1 :

Contrairement à ce que l’on entend souvent, la guerre d’Algérie n’a jamais été totalement occultée […]. Très tôt, plusieurs films ont été projetés. […] En 1977, Laurent Heynemann, soutenu par Bertrand Tavernier, adapte le livre d’Henri Alleg La Question, qui dénonce les tortures qu’il a subies ; le film est présenté sur Antenne 2 par Michel Drucker aux Rendez-vous du dimanche, émission de grande écoute – l’animateur invite les téléspectateurs à voir le film lors d’une séquence relativement longue de huit minutes.

Cependant, les décennies 1970 et 1980 furent fort tranquilles, à peine troublées par la grève de la faim de harkis en novembre 1974. Sans aucune difficulté, la guerre d’Algérie est mise au programme des classes de Terminales en 1983. Je me permets un souvenir personnel : l’Association des professeurs d’histoire-géographie avait organisé à Marseille, en octobre 1983, dans le cadre des premières Journées de l’histoire-géographie, un atelier sur le thème : « Peut-on enseigner la guerre d’Algérie ? », […] tout se passa dans la sérénité et le calme le plus absolu. […] Notons cependant qu’officiellement le terme de « guerre » n’était toujours pas employé !

Cette mémoire tiède se réchauffe dans les années 1990 avec la création de l’association Au nom de la mémoire visant notamment à recueillir des témoignages sur la répression de la manifestation du FLN (Front de libération nationale) du 17 octobre 1961. [En 1991] Benjamin Stora analyse, dans La Gangrène et l’Oubli, « l’ensemble subtil de mensonges et de refoulement » qui a fait de la guerre d’Algérie un nouveau passé qui ne passe pas. Il prolonge sa réflexion par le film qu’il réalise la même année avec Philippe Alfonsi, Les Années algériennes, entièrement fondé sur les mémoires, y compris celle de sa mère qui revient en Algérie vingt-huit ans après et se rend sur les tombes de son père et de son grand-père. Des mémoires, souvent antagonistes, se retrouvent parfois autour de la culture du Sud. À travers la mise en images de ces mémoires dévoilées, Stora espère guérir la société française du poids de ce passé non reconnu. L’année suivante, Bertrand Tavernier et Patrick Rotman font l’histoire de cette guerre uniquement à partir du témoignage d’appelés ou de rappelés, en utilisant même leurs photos. Beaucoup précisent qu’ils n’ont jamais voulu en parler jusque-là ; tous sont revenus meurtris. Le procès de Maurice Papon, en 1998, sur son rôle dans la déportation des Juifs à Bordeaux, renvoie à son attitude de préfet de police en octobre 1961. La notion de massacre fut alors reconnue par la justice pour qualifier le 17 octobre. En 1999, le Parlement décide de remplacer l’expression « opérations de maintien de l’ordre en Afrique du Nord » par celle de « guerre d’Algérie ».

Cependant, la tension remonte avec les violentes polémiques autour de la torture en 2000 et 2001, à partir de la confirmation tranquille du fait par l’un des principaux acteurs, le général Aussaresses, dans la presse, à la télévision et finalement dans un livre. Ce que certains s’obstinent malgré tout à nier. Début décembre 2007, Nicolas Sarkozy effectue un voyage en Algérie ; Libération 5 décembre titre « France-Algérie, la guerre des mémoires » et signale : « Selon Bernard Kouchner, Nicolas Sarkozy et son homologue Abdelaziz Bouteflika ont eu « un début de dialogue fort, nécessaire, mais très douloureux » sur les questions de mémoire ». […] Juste après sa désignation comme candidat à la présidence de la République, François Hollande participe à la commémoration du 17 octobre. Il reconnaîtra, le 17 octobre 2012, la responsabilité de la République dans la sanglante répression par un communiqué très court, non sans susciter encore des réactions hostiles.

Source : Philippe Joutard, Histoire et mémoires, conflits et alliances, Paris, La Découverte, 2013


Centres étrangers, Afrique, jour 2 (2022)

Juger les génocides. En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, répondez à la question suivante : comment la justice peut-elle contribuer à la compréhension de l’histoire et à l’apaisement des mémoires ?

Document 1 :
Source : photographie d’un tribunal gacaca au Rwanda en 2006 prise par Elisa Finocchiaro
Document 2 :

Simone Veil. – Pour ma part, le sort de Barbie*, cela ne m’intéresse pas. Beaucoup se sont réjouis de son procès simplement pour qu’il paie ses fautes. Or, je ne crois pas qu’un procès soit la réponse adéquate, car la peine encourue, au maximum la prison à vie, est sans commune mesure avec les atrocités commises. Ce que j’avais prévu, il y a trois ans, dans vos colonnes, est en train de se vérifier. Dès l’arrivée de Barbie en France, le procès a reposé sur une ambiguïté fondamentale qui ne pouvait entraîner qu’une grande confusion et conduire à des débats de procédure propres à nuire à la connaissance de l’Histoire. Pour certains, le procès de Barbie, c’était celui de l’un des responsables de l’extermination des juifs. Pour d’autres, et cela se comprend, c’était le procès de l’assassin de Jean Moulin. Pendant trois ans, l’instruction ne s’est intéressée qu’au premier aspect. La décision récente** de la Cour de Cassation élargit considérablement le procès en faisant entrer l’action de Barbie contre les résistants dans la catégorie des crimes contre l’humanité.

Nouvel Observateur – Et c’est cet arrêt de la Cour de Cassation qui vous choque ?

S.V. – Oui. C’est une affaire grave et lourde de conséquence, même sur le plan international. C’est cela, la banalisation de l’aspect spécifique des horreurs de l’idéologie nazie. Des atrocités, hélas ! il y en a toujours eu au cours des guerres, des révolutions et des occupations, hier comme aujourd’hui. Je ne pense pas que ce soit à cela que le concept de « crime contre l’humanité » ait fait référence, car il y a une différence de nature entre le crime de guerre et les crimes contre l’humanité. Le vrai problème de cette affaire, c’est de savoir si le procès aura été un atout dans la lutte contre l’idéologie nazie. Eh bien, le résultat est catastrophique. Il est clair qu’il n’aboutit qu’à une banalisation de l’idéologie nazie qui avait, on l’oublie trop, une spécificité : la volonté délibérée d’exterminer deux catégories de population, les tziganes et les juifs, volonté mise en œuvre de façon systématique, quasi scientifique. Le procès Barbie était raté d’avance, puisqu’il devait créer les difficultés de procédure que souligne maintenant l’arrêt de la Cour de Cassation. […]

N.O. – Voulez-vous dire qu’il n’y a pas besoin de procès ?

S.V. – Ce que je veux dire, c’est que contrairement au procès d’Eichmann, maître d’œuvre de l’extermination, le procès de Barbie – qui, en ce domaine, fut un exécutant parmi d’autres – n’avait pas de sens. Le vrai procès qui pourrait éclairer l’histoire, ce serait, sans doute, celui de l’assassin d’un criminel de guerre qui assumerait et expliquerait son geste. En ce cas, la défense, au lieu d’obscurcir le débat comme elle le fait dans le procès Barbie en récusant les témoins ou en niant les faits, ferait elle-même le procès du nazisme. Alors la vérité gagnerait… Si je soutiens ce paradoxe, ce n’est pas pour le souhaiter mais pour démontrer l’absurdité du procès actuel, conduit comme il l’a été.

Le résultat, aujourd’hui, c’est que l’on va pouvoir assimiler toutes les exactions des guerres et des répressions aux génocides commis par les nazis, ou par d’autres. Je pense notamment à celui commis contre les Arméniens ou contre le peuple cambodgien.

* Klaus Barbie était le chef de la Gestapo de Lyon entre 1943 et 1944.

** La décision récente : décision de la cour de cassation qui le 20 décembre 1985 étend la notion de crime contre l’humanité, réservée initialement aux seules victimes juives, aux déportations de résistants.

Source : interview de Simone Veil à propos du procès Barbie,

publiée le 10 janvier 1986 dans Le Nouvel Observateur


Nouvelle-Calédonie, jour 2 (2022)

Juger les crimes de masse. En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, expliquez la création des tribunaux spécifiques pour juger les crimes de masse.

Document 1 :

« L’accent mis sur le volet judiciaire de la réconciliation nationale au Rwanda après le génocide ressort d’un double impératif, à la fois juridique et historique. En effet, la nature même du crime commande une réponse de type judiciaire dont témoigne, à l’échelle internationale, la mise en place du TPIR en novembre 1994. Ce dernier est chargé de poursuivre et juger les principaux instigateurs du génocide et c’est pourquoi son activité demeure marginale au regard de la masse des exécutants impliqués dans le génocide. Son impact sur la réconciliation nationale est également sujet à caution dans la mesure où son travail est peu connu au Rwanda. Le travail du TPIR, dont les compétences sont réduites à la poursuite et au jugement des grands responsables politiques, militaires ou médiatiques, interfère peu sur les activités des tribunaux gacaca. Enfin, le TPIR voit son intérêt décroître à mesure que le terme de son mandat approche à la fin de cette année. D’autre part, l’une des justifications qui préside à la mise en place des juridictions gacaca réside dans la volonté affichée d’éradiquer la « culture de l’impunité ». La loi du 20 mai 1963 est éclairante de ce point de vue. Elle octroie l’amnistie à tous les auteurs des crimes commis en 1959 et présente les massacres commis contre les Tutsi comme un événement fondamental dans la lutte pour l’indépendance du pays. Il s’agit ici de l’acte fondateur d’une « culture de l’impunité » nourrie dès l’indépendance et qui perdure jusqu’au génocide de 1994, sous des formes plus ou moins atténuées. Ainsi, la mise en place des juridictions gacaca vient rompre avec des pratiques tendant à légitimer les massacres. C’est d’ailleurs un leitmotiv qui ressort de propos tenus tant par les prisonniers, les rescapés ou encore les juges de gacaca. Un détenu de la prison centrale de Kigali interrogé en 2004 rend compte de la banalisation des crimes commis contre les Tutsi : « Nous avons confiance en gacaca. Le bas peuple a été manipulé, c’était une coutume de faire des tueries, on ne comptait pas à ce qu’il y aurait des poursuites. »  Autre écho, venu lui d’un procès : un juge interpelle un accusé : « Tu n’avais pas d’appréhension, tu ne savais pas qu’il arriverait ce moment où tu te tiendrais debout ici devant nous, et tu ne pouvais pas savoir non plus qu’il arriverait ce moment où tu serais amené à être questionné ». La lutte contre l’impunité informe ainsi en partie la dimension punitive des juridictions gacaca. »

Source : Dumas Hélène, « Histoire, justice et réconciliation : les juridictions gacaca au Rwanda », Mouvements, 2008/1 (n° 53), p. 110-117.

Document 2 :

Les conventions de Genève sont des traités internationaux qui définissent les règles de conduite à adopter en période de conflits armés (protection des civils, des blessés et des membres de l’aide humanitaire).

Source : Site internet du tribunal international pour l’ex-Yougoslavie (consulté en novembre 2021)