De plus en plus, les enseignants d’histoire-géographie tentent de sortir des sentiers battus de la pédagogie afin d’intéresser leurs élèves aux disciplines, et un des plus sûrs moyens d’y parvenir est de choisir des documents originaux, inédits, de surcroit peu utilisés dans le cadre de l’école et qui parfois ont à première vue, peu à voir avec la matière.
C’est le cas notamment de la chansonA côté des chansons dont d’autres exploitations vont venir, on peut également étudier avec les élèves certains sketchs d’humoristes, certains suivront. .
D’ailleurs, ce type de document a peu à peu fait son entrée dans les manuels au cours des années 2000. S’il est encore rare pour la période très contemporaine (Guerre froide, Vème République), on la trouve pour la Révolution française et les guerres mondiales avec la très désormais connue Chanson de Craonne, par exemple.
Mais quitte à utiliser une chanson pour évoquer l’histoire de la Première guerre mondiale autant convoquer une chanson originale, peu connue et quelque peu polémique, le sens critique étant aussi une capacité intellectuelle à développer en cours d’histoire-géographie.

Ma p’tite Mimi ou quand la dérision rencontre la propagande…

Chanson relativement peu connue mais remise sur le devant de la scène par l’immense Pierre DesprogesDes exploitations pédagogiques de certains de ses sketchs sont possibles, elles suivront. et son ironie mordante à la fin de son dernier spectacle enregistré au Théâtre Grévin en octobre 1986Disponible en CD, notamment dans l’intégrale Pierre Desproges, Tôt ou Tard, 2001. , « la p’tite mimi » est une chanson humoristique aux allusions grivoises écrite par un chansonnier adepte des ritournelles aux consonances bretonnes, Theodore Botrel, qui a mis son « talent » au service des armées.

Theodore Botrel est un auteur-compositeur-interprète né en 1868 à Dinan qui se lance dans le théâtre amateur et la chanson à Paris, mais sans grand succès et s’essaie à plusieurs métiers dont serrurier. A 18 ans, en 1886, il décide donc de s’engager volontairement dans l’armée pour 5 ans. A son retour, il entre comme employé de bureau dans les chemins de fer mais sans abandonner la chanson. Fréquentant les café-concerts parisiens, il se forge un personnage de barde breton en chantant des chansons folkloriques bretonnes à consonance parfois religieuse et patriotique. Et, Bien qu’il se défende de faire de la politique, il adhère au mouvement de Paul Déroulède « La Ligue Patriotique », et écrit de nombreuses chansons nationalistes.
Mais un soir de 1895 dans un cabaret de Montmartre, en remplaçant au pied-levé un chanteur, il interprète ses propres œuvres, dont La Paimpolaise (Il ne se rend à Paimpol qu’une seule fois, en 1897) qui rencontre alors un public. Il décide donc de chanter la Bretagne, au moment même où Pêcheurs d’Islande de Pierre Loti connaît un grand succès (il dira plus tard s’en être inspiré).
Le succès est tel qu’il est couronné trois fois à l’Académie française et part chanter à New-York et au Canada en 1903 devenant ainsi un véritable ambassadeur de la Bretagne.
En 1914, lorsqu’éclate la guerre, l’armée le refuse pour raisons de santé, il tente alors d’être enrôlé dans l’armée belge qui refuse les étrangers . Il est finalement intégré comme chanteur aux armées et commis nombres de chansons et poèmes patriotiques dont La P’tite Mimi et Rosalie (sur la baïonnette) dont il est fait allusion dans le premier couplet; et Barrès d’écrire dans la préface du recueil de Botrel Chants du bivouac : « Millerand a fait une jolie chose : il a chargé Botrel de se rendre dans tous les cantonnements pour chanter aux troupes des poèmes patriotiques. »
Blessé, il est cité à l’Ordre de la Nation et fût décoré de la Croix de guerre et de la médaille militaire.
Théodore Botrel est décédé en 1925 à Pont Aven.

Intérêt pédagogique, un document d’histoire original à double lecture

Du fait de la métaphore sur laquelle repose la chanson et des allusions grivoises ou érotiques qui en découlent, la mise en œuvre pédagogique pourra paraître risquée à certains en classe de 3ème mais, pour les plus frileux, supprimer le 3ème couplet constituerait une éventuelle solution.
L’intérêt pédagogique d’une telle chanson peut paraître limité à certains, néanmoins, elle offre, comme beaucoup de chansons, l’occasion d’interroger les élèves, notamment en 1ère où un regard critique est demandé en étude de documents, sur la pertinence d’un tel texte pour l’historien ainsi que sur son statut de source historique. Ainsi, il faudra essayer de se demander en quoi cette chanson peut-elle révéler une certaine réalité du quotidien des tranchées en 1915 et plus particulièrement de l’état d’esprit des soldats de l’époque. En ce sens, il est intéressant d’interroger les élèves sur le ton et la métaphore de la chanson. Le ton humoristique et ironique associé à un sujet aussi grave et omniprésent de la vie du soldat que l’est la mitrailleuse (surtout celle de l’ennemi, qui remplace la baïonnette comme Mimi remplace Rosalie) est tout aussi important à analyser: il y a une volonté ici, d’exorciser, de « mettre à distance » la peur, l’horreur et l’angoisse de la mort par la dérision et l’humour et la chanson grivoise en constitue un moyen parmi d’autres faisant partie de ses éléments contribuant, quelque part, à « tenir » au front.
Le second intérêt, lié au premier, réside dans le fait d’opérer une double lecture de ce texte : en effet, de par sa forme, une chanson grivoise, son contexte et ses destinataires, les soldats du front, ainsi que ses commanditaires, le Ministère de la Guerre, il est intéressant d’observer les objectifs militaires et politiques d’une telle chanson.

Pour ce qui est de la mise en œuvre, elle reste classique et s’organise autour d’un questionnaire, on peut également mettre en relation avec d’autres documents, un extrait de journal ou texte de poilu évoquant les ravages de la mitrailleuse, une photo ou un tableau très célèbre.
Pour le questionnaire, c’est un exemple, il reste perfectible et a été conçu en premier lieu plutôt pour des lycéens, les questions étant volontairement assez générales. Le questionnaire est ici organisé en trois parties dans un but méthodologique : observer et décrire, analyser et expliquer puis interpréter en se mettant à la place de l’historien.

Conclusion, « l’histoire par le p’tit bout de la lorgnette » ?

… Diront certains… Mais cette histoire-là a le vent en poupe auprès du grand public et l’histoire de France est ainsi revisitée au travers de tout et n’importe quoi telles les stations de métros, par exemple…
Malgré tout, il n’est pas du travail de l’historien de juger du « prestige » de la source, mais plutôt de sa fiabilité et de sa pertinence au regard des évènements passés et l’écriture de l’histoire. Et ici, cette petite chanson grivoise de tranchées a le mérite de nous plonger au cœur de l’état d’esprit et du ressenti des soldats de 1915.

Ce n’est assurément pas un document pédagogique académique et son utilisation en classe est largement dispensable, néanmoins, il pourrait avoir l’avantage d’intéresser certains élèves moins passionnés par l’étude de documents plus classiques tels les lettres de poilus et de donner un peu plus de chair à ces soldats du front et à l’insatisfaction… de leurs pulsions…
Document démagogique et risqué diront certains, et je répondrais volontiers par l’affirmative. Malgré tout, il faut aussi reconnaitre que pédagogie rime également avec démagogie…

Il semblerait qu’il soit difficile de trouver la chanson interprétée par Théodore Botrel lui-même (à vérifier), néanmoins, on pourra volontiers se contenter d’une interprétation contemporaine comme celle-ci:

http://www.dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net/paroles/ma_mitrailleuse.htm

Quelques ouvrages ont été publiés à son sujet :
– BERVAS Philippe, Ce barde errant, Theodore Botrel, Ouest France Mémoires, 2003.
– BOTREL Jean-François, « Théodore Botrel, chansonnier politique « , in D. Leloup, M.-N. Masson (dir.), Musique en Bretagne. Images et pratiques. Hommage à Marie-Claire Mussat, PUR (Rennes), 2003, p. 149-159 (en ligne ici : http://botrel-jean-francois.com/Theodore_Botrel/Politique.html). Mais la chanson qui nous occupe n’y est pas évoquée.