(Crédits de l’illustration voir bibliographie indicative à la fin de cet article)

La géopolitique : itinéraire d’un concept redevenu tendance après avoir été tour à tour porté aux nues et méprisé

 

1945 : Staline interdit l’étude de la « science » géopolitique sur son territoire car elle est réputée allemande, nazie, militariste et surtout trop porteuse d’un déterminisme social et économique qui ne peut qu’être condamné par l’approche marxiste.

2019 : tout est devenu géopolitique : les relations internationales, l’énergie, le numérique mais aussi le football, la cuisine, le cinéma, les séries télévisées ou le sexe.

Entre ces deux extrêmes, la géopolitique a été autant injustement méprisée que mise à toutes les sauces, sans que le concept soit nécessairement vraiment maîtrisé par tous. « La géopolitique c’est le destin » écrit Bernard-Henri Lévy dans un article du point en mars 2013 titré « Du pain, des jeux, de la guerre et du Mali », tout en prêtant ces mots à Clausewitz … qui ne les a jamais prononcés (voir Martin Motte dans les pistes de lectures finales). Cette grille de lecture du monde est aujourd’hui distillée à l’envie dans les journaux, les universités, les écoles de commerce et les IEP. Partie désormais intégrante du débat public, BHL illustre à l’envie le peu de connaissance réelle de la géopolitique ou du moins son approche simpliste. D’ailleurs, qu’est-ce que la géopolitique ? Une science ? Une matière à part entière ? Un avatar de la géographie ? De l’histoire-géographie ? Est-ce simplement une autre façon d’aborder les relations internationales ?

Lorsqu’il publie en 1976, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, Yves Lacoste parvient à faire revenir au premier plan la géopolitique en France, à tel point que nombreux sont celles et ceux qui pensent qu’il est le père de la géopolitique française. Il n’en est rien. Même si l’apport d’Yves Lacoste est incontestable, ce dernier s’inscrit dans une grille de lecture géographique qui est très loin de rendre part de la richesse des approches françaises (on pourrait citer rapidement Aymeric Chauprade, Hervé Coutau-Bégarie ou le général Gallois) et encore moins étrangères.

Dans le cadre de la mise en œuvre de l’enseignement de spécialité « Histoire, Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques », retour sur ce concept longtemps détesté ou instrumentalisé, afin de permettre d’entrer de plein pied dans les réflexions qui nous verrons mettre en œuvre ces nouveaux programmes. Nous nous interrogerons sur les axes initiaux de recherche de la géopolitique, avant de questionner l’arrêt brutal puis la reprise spectaculaire des publications entre 1945 et le début des années 1980. Mais avant toute chose, un rapide point sera fait pour mettre en perspective les origines de la géopolitique.

Puissent ces quelques pistes permettre aux esprits curieux de creuser plus avant ces questions. Quelques suggestions de lectures seront données en conclusion.

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 ==> Quelles sont les origines de la Géopolitique ?

 

 

La Géopolitique est née au tournant des XIXe et XXe siècle et cristallise la rencontre de trois phénomènes :

=> le darwinisme social et le rationalisme scientifique.

=> le développement d’une analyse géographique de plus en plus politique.

=> la volonté d’expansion des principales puissances industrielles et singulièrement de l’Allemagne, toute jeune née en 1870.

La clé pour comprendre la naissance de ce concept est assurément à chercher dans le sillage d’une science triomphante qui serait capable de tout expliquer. Il s’agit ainsi de prendre appui sur une forme de secrets, de règles à découvrir, d’en comprendre les clés pour pouvoir les utiliser. Il y a clairement une approche mettant en avant un déterminisme physique, environnemental faisant de la géopolitique initiale une science capable de conduire à la sauvegarde ou à la puissance des Nations. Cette première géopolitique est donc clairement destinée au pouvoir.

Le mot apparait pour la première fois avec Gottfried von Leibniz en 1679 dans une tentative de classement des sciences. Il en fait « l’étude de la Terre en relation avec le genre humain, impliquant l’étude de l’histoire universelle et de la géographie humaine« .

==> Quels sont les premiers axes de recherche de ce nouveau concept ?

Les écoles anglo-saxonnes et allemandes réfléchissent entre la fin du XIXe et le début du XXe à construire la sécurité de leurs États-Nations. Dans ce sens, il s’agit de réfléchir aux liens entre les territoires et les peuples, au sens et aux fonctions des frontières, à la question de l’extension ou de la sauvegarde des espaces. En arrière-plan, la question de la puissance, que ce soit dans le cadre de sa sauvegarde ou de son acquisition, est au cœur des réflexions.

Quelques exemples peuvent éclairer ces premières problématiques :

En Suède à la fin du XIXe, Rudolf Kjellen associe la sécurité d’un État avec les frontières naturelles + la puissance maritime + l’unité de l’État, du territoire et du peuple. La question de la puissance maritime est vitale pour cet auteur, vitale dans la quête d’un renouveau de la puissance suédoise.

En Allemagne, Friedrich Ratzel, au début XXe, s’intéresse particulièrement aux USA. Pour cet auteur clé, la sécurité et la puissance potentielle des USA est assurée par un vaste territoire entouré de deux océans. Il suggère donc que l’Allemagne se dote d’un Raum, un sol nourrisseur d’une population, répondant aux mêmes logiques que celle des USA. On lui doit l’essai sur le Lebensraum qui sera lu par Hitler

=> Kjellen et Ratzel sont considérés comme les deux premiers géopoliticiens. Le Suédois étant rattachés à l’école allemande, on comprendra la méfiance française ou russe vis-à-vis de cette première Géopolitique.

Karl Haushofer, allemand lui aussi, sert durant le premier conflit mondial. Très marqué par cette expérience, fondamentalement opposé à la domination du Nouveau Monde sur l’Europe, il utilise les travaux de Kjellen, Ratzel et Mackinder. Pour Haushofer, la sécurité économique est un Lebensraum à conquérir. Il milite aussi pour la nécessité de réunir tous les peuples de culture allemande, le Volksturm. À ce stade, il convient de faire très attention : Haushofer est fondamentalement un patriote pangermaniste qui désire défendre l’Allemagne et non détruire les autres. Cette nuance est à creuser car il n’est pas un nazi convaincu, même si ses idées sont utilisées par Hitler. Ce dernier défend la thèse que le peuple le plus favorisé par la nature doit s’emparer du territoire offert par les limites physiques de la géographie. Or, c’est une des explications du rejet de la géopolitique que de l’associer aux idées nazies en ne contextualisant point les concepts de lebensraum ou de volksturm

Le monde anglo-saxon constitue l’autre pilier majeur de cette Géopolitique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Ainsi, Alfred Mahan, américain, est le théoricien du Sea Power. Pour Mahan, l’insularité est la clé de la sécurité des USA car elle donne la possibilité, pour cette « île-continent» de pouvoir vivre en quasi autarcie. Son livre clé : The influence of sea power upon history, 1890.

Au Royaume-Uni, c’est Halford J. Mackinder qui brille au début XXe. Il est à l’origine de la théorie des pivots stratégiques :

« Qui tient l’Europe orientale tient le Heartland (= cœur du monde). Qui tient le Heartland tient l’île mondiale (Eurasie). Qui tient l’île mondiale tient le monde ». Cette théorie de l’encerclement insulaire est reprise pendant la Guerre Froide avec la question des alliances type OTAN, OTASE et Pacte de Bagdad dans les années 1950. Dans sa droite lignée, Nicholas J. Spykman, professeur à Yale, à qui l’ont doit la réflexion centrale pour contrer l’axe germano-nippon puis face à l’URSS (America’s Strategy in World Politics en 1942 puis The Geography of Peace en 1943). Au Heartland succède chez Spykman la notion de Rimland et une réflexion profonde sur l’encerclement (voir le livre tiré de la thèse de Olivier Zajec sur Spykman en conseils de lectures). Mackinder et Spykman sont donc des auteurs majeurs pour comprendre les mécanismes de la mise en place de la guerre Froide. Attention, il ne s’agit pas de rechercher dans ces concepts des explications totales, de même que le Sea Power de Mahan est loin d’être exempt de toute critique. Mais ne pas connaître ces idées, ces axes d’analyse, ne pas lire ces auteurs reste tout de même dommage si l’on veut bien considérer que la curiosité n’est pas qu’un vilain défaut. C’est dans cette perspective que Frédéric Lasserre, définissant l’École matérialiste avant 1945 s’attache à définir les limites mais aussi les permanences de certaines approches de ces auteurs jusqu’à nos jours.

Les théoriciens français s’opposent à des visions jugées trop déterministes et promeuvent plutôt l’idée de la sécurité par la Nation qui n’est pas un territoire et un peuple avec des frontières naturelles, mais une mémoire et une volonté de vivre ensemble. Ainsi se retrouvent Ernest Renan (XIXe), le possibilisme de Paul Vidal de la Blache et surtout les réflexions remarquables de Jacques Ancel qui meurt comme résistant en 1943.

==> Comment expliquer l’arrêt brutal de la réflexion Géopolitique puis son rebond spectaculaire ?

Que Staline décide d’interdire l’étude de la Géopolitique est une chose ; que ce concept soit laissé de côté durant l’essentiel de la Guerre Froide, y compris par les Occidentaux, pose question.

Entre 1945 et 1975, aucun texte anglo-saxon n’est publié utilisant les termes « geopolitics » ou « geopoliticial », ce qui va de pair avec le déclin de l’approche matérialiste. Le débat est vif en pleine période de Guerre Froide, Soviétiques et Américains s’accusant tour à tour de promouvoir la Géopolitique et donc l’impérialisme agressif. Au-delà du rejet de ce terme associé au nazisme, et même si les travaux de Spykman restent utilisés à West Point par exemple, l’une des clés de compréhension renvoie au conflit entre le réalisme défendu par Spykman et l’idéalisme wilsonien qui ne peut défendre le déterminisme sous quelque forme que ce soit. Autre point majeur, le contexte des Trente Glorieuses pousse l’économie au premier plan des facteurs de puissance, devant les questions de facteurs territoriaux que les progrès techniques pourraient totalement supplanter. C’est la période de la conquête spatiale, des missiles intercontinentaux. Il est désormais très loin le paradis insulaire et protecteur de Ratzel.

Pour prendre le cas français, cette après-guerre est aussi celle d’une éclipse quasi-totale, à l’exception des travaux du contre-amiral Pierre Célérier et de son Que sais-je ? Géopolitique et géostratégie paru pour la première fois en 1955. Il faut attendre les travaux du géographe Yves Lacoste et la revue Hérodote, ceux de Michel Foucher ou ceux de Paul Claval entre la fin des années 1970 et les années 1980 pour retrouver une réflexion digne de ce nom. Accompagnant ce mouvement mais répondant à une réflexion centrée sur la puissance, les travaux du général Pierre Gallois confirment que la géopolitique redevient un centre d’intérêt majeur.

La fin de la guerre froide achève de changer la donne pour marquer le retour au premier plan de la géopolitique. Les approches des matérialistes restent parfois utilisées mais c’est l’éclatement qui définit le mieux les nouvelles problématiques. Les Écoles étatiste ou géoréaliste, la volonté de définir des « systèmes mondes » dans le monde anglo-saxon, la permanence de l’approche géographique, tout concours à l’éclatement, source de richesse mais aussi de confusions. Le problème vient du fait que le concept lui-même reste très discuté comme le pose limpidement Hervé Coutau-Bégarie dans Approches de la géopolitique de l’Antiquité au XXIe siècle. Quel couple serait le plus pertinent ? Géopolitique et géographie? Géopolitique et déterminisme? Géopolitique et politique? Doit-elle servir comme chez Zbigniew Brzezinski à expliquer, si ce n’est justifier la domination des USA ? Est-elle la matrice du choc des civilisations de Huntington dans la droite ligne de la volonté de penser des « systèmes-mondes »? Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce même problème de définition touche les termes de Stratégie, de Terrorisme et même de Guerre. C’est ainsi que l’on est capable de parler à l’issue d’un attentat d’état de guerre, voire de guerre dans le monde politique ou journalistique, sans que les auteurs ne semblent vraiment prendre la mesure des termes utilisés. À chaque fois, les mots et les concepts, mal définis et mal employés, peuvent induire en erreur ou, à tout le moins, faciliter les raccourcis contre-productifs.

 

SYNTHÈSE

 

La géopolitique n’est pas une science dont la définition s’imposerait à tous même si ce fut son objectif premier; d’aucuns diront : son péché originel. Les approches sont aujourd’hui multiples, parfois contradictoires et il ne sera pas utile d’en percer tous les mystères pour la mise en place de cette nouvelle spécialité l’associant à l’histoire, la géographie et les sciences politiques. Pour ces dernières, on notera, au passage, la multiplicité des questionnements possibles que l’on soit historien, juriste, philosophe ou chercheur en sciences sociales … D’ailleurs,  il est peut-être bon de rappeler que Samuel Huntington enseignait les sciences politiques, illustrant de facto que le cloisonnement parfois revendiqué aux seules SES n’est absolument pas pertinent. C’est peut-être du reste l’une des clés les plus stimulantes de cette spécialité : la géopolitique est un croisement de multiples approches, un carrefour de rencontres, un appel à la curiosité intellectuelle. C’est une « méthode de questionnement interdisciplinaire des relations internationales, une étude des inerties physiques et humaines, des coopérations et oppositions entre unités politiques qui cherchent à assurer la sécurité et donc la pérennité d’une communauté dans l’histoire » comme le suggère dans son Introduction à l’analyse géopolitique, Olivier Zajec. C’est une grille d’analyse anglo-saxonne, mais aussi française, russe, chinoise, grecque etc. En quelque sorte, pour paraphraser Thucydide, la géopolitique pourrait donc être une méthode utile pour ceux qui veulent comprendre le passé et le présent comme pour ceux qui désirent comprendre ce que l’avenir nous réserve … peut-être.

 

Pistes de lecture

 

Diverses lectures ont accouché de ce rapide tour d’horizon. Dans le cadre de la mise en place des nouveaux programmes de cette spécialité, il ne s’agira pas de tout lire mais de disposer de quelques outils permettant de faire une synthèse plus approfondie de certaines questions. Voici les livres qui ont nourri ma réflexion :

*Outils pour définir la Géopolitique et s’en emparer

Zajec Olivier, Introduction à l’analyse géopolitique, histoire, outils, méthodes, Monaco, Éditions du Rocher, 2017

=> Assurément un « must have » ; limpide, dense, il constitue une excellente base de travail initiale.

Coutau-Bégarie Hervé et Motte Martin (dir.), Approches de la géopolitique de l’Antiquité au XXè siècle, 2è édition, Paris, Economica, 2015

=> Illustration de présentation tirée de la couverture de cet ouvrage magistral qui a le mérite de sortir de l’approche purement géographique revendiquée par Yves Lacoste

Boniface Pascal, La géopolitique : 48 fiches pour comprendre l’actualité, Paris, Eyrolles, 2018 (5è édition, une nouvelle vient de sortir en mars 2019)

Encel Frédéric, Mon dictionnaire géopolitique, Paris, PUF, 2017

=> très intéressant pour ses portes d’entrée sortant des sentiers battus

Frédéric Lasserre, Emmanuel Gonon, Éric Mottet, Manuel de géopolitique – 2e éd. – Enjeux de pouvoir sur des territoires, Armand Colin, 2016

=> Une approche clairement plus géographique pour ce dernier ouvrage de base, intéressante donc pour croiser les regards

Barbara Loyer, Géopolitique – Méthodes et concepts, Armand Colin, 2019

=> dans la même veine que le précédent, très géographique donc selon l’approche chère à Yves Lacoste. Les études de cas sont très pertinentes.

Chauprade Aymeric, Introduction à l’analyse géopolitique, Paris, Ellipse, 2000

=> pour une approche différente des canons de Y.Lacoste et s’initier aux débats entre les chercheurs spécialistes.

*Outils non centrés sur la Géopolitique mais l’abordant de diverses façons

Coutau-Begarie Hervé, Traité de stratégie, 6è édition, Paris, Economica, 2008

Louis Florian (dir.), Histoire, géographie et géopolitique du monde contemporain, Paris, Puf, 2018

Balzacq Thierry et Ramel Frédéric (dir.), Traité de relations internationales, Paris, Presses de SciencesPo., 2013 (on y trouvera différents articles dont celui de Frédéric Lasserre sur la Géopolitique).

*Sources et analyses des pères fondateurs

Chaliand Gérard, Anthologie mondiale de la stratégie, Paris, Éditions Robert Laffont, 1990

=> On peut y trouver les principaux textes fondateurs. Il existe une seconde édition sortie en 2009. Il me semble important de retourner aux bases, c’est-à-dire de lire les auteurs dans le texte. On trouvera ici Ratzel, Mahan, Mackinder, Spykman.

Louis Florian, Les grands théoriciens de la géopolitique, Paris, PUF, 2014

Zajec Olivier, Nicholas John Spykman, l’invention de la géopolitique américaine : Un itinéraire intellectuel aux origines paradoxales de la théorie réaliste des relations internationales, Paris, P.U. Sorbonne, 2016

Afin de poursuivre les réflexions il est aussi possible de s’attarder sur des revues ou des sites spécialisés. Il en existe de grande qualité et on pourra citer :

*Conflits. Il est à signaler que cette revue va proposer des podcasts consacrés à l’ensemble des questions du programme : PodCast – Conflits

*https://www.areion24.news/ qui regroupe diverses revues comme DSI ou encore Diplomatie

Et enfin l’excellent Diploweb :  https://www.diploweb.com/

Pour les Clionautes, Ludovic Chevassus