Depuis l’origine, la position des États membres sur la question de l’élargissement s’est trouvée liée à deux ordres de considération :

Des considérations externes. Il s’agit d’évaluer la capacité des Etats candidats à rejoindre l’Union, c’est-à-dire leur aptitude à en adopter les règles de fonctionnement économique et politique, et à les respecter. L’Union Européenne a formalisé, au fil des années, une procédure d’élargissement sanctionnée depuis 1993 par une série de critères à respecter en en vue de l’adhésion

Critères

Politiques

  • Démocratie et état de droit
  • Droits de l’homme
  • Respect et protection des minorités

Économiques

  • Économie de marché viable
  • Capacité à faire face à la concurrence
  • Communautaire
  • Accepter les objectifs et les obligations de l’Union
  • Incorporer les lois et les règles communautaires dans les législations nationales
  • Participer à l’Union économique et monétaire

Des considérations internes. Il s’agit de mesurer l’impact de l’élargissement sur les structures de l’Union, comme ses institutions qu’il est alors nécessaire de transformer, mais aussi son fonctionnement et les politiques menées.

A la question de l’élargissement, s’est donc souvent articulée celle de la consolidation, et même de l’approfondissement de l’Europe communautaire, avec la crainte récurrente, exprimée par certains Etats, que l’accroissement du nombre de membres ne change inexorablement la nature même du projet européen.

Les vagues d’élargissement de 2004, 2007 et 2013 ont quasiment doublé le nombre d’Etats membres en l’espace d’une décennie, et donc totalement modifié la physionomie de l’Union Européenne, à commencer par sa géographie.

Ce processus été diversement accompagné et perçu par les Etats membres et leurs opinions publiques. Au cours des années 2000, alors que l’Union Européenne manifestait des difficultés certaines à transformer son système institutionnel, en vue de l’élargissement de 2004, on a popularisé l’idée d’une « fatigue de l’élargissement » (enlargement fatigue).

Or, tous les Etats ne partagent ni la même vision, ni le même diagnostic à l’égard du processus d’élargissement.

La France

La position de la France sur l’élargissement a varié en fonction de ses intérêts. Longtemps opposée à l’adhésion britannique qui pouvait remettre en cause le leadership français en Europe, elle a ensuite soutenu l’élargissement vers l’Europe méditerranéenne/latine pour des raisons politiques.

Après la fin de la guerre froide, la France a manifesté la plus grande prudence, voire une certaine réticence face à la perspective d’élargissement, notamment à l’Est, qu’elle aurait souhaité à l’origine beaucoup plus lent et progressif. Pour quelles raisons ?

  • par crainte d’une reconstitution trop rapide de l’ancienne sphère d’influence allemande en Europe centrale (MittelEuropa) vue comme préjudiciable à l’influence française.
  • Par méfiance vis à vis des préférences atlantistes des anciens pays du bloc soviétique après 1990. Elles risquaient en effet de compromettre les efforts de la France de mettre en place une Europe de la défense, et plus généralement l’idée française d’une « Europe puissance » plus indépendante des États-Unis.

→ Mésentente stratégique qui a culminé au printemps 2003 lorsque plusieurs de ces Etats ont soutenu l’intervention anglo-américaine en Irak.

  • par crainte de voir s’enrayer le fonctionnement des institutions communautaires, et se diluer un « esprit communautaire » dont la France s’estime l’un des garants.

Entretien accordé par Sylvie Goulard à l’IRIS en 2008, en sa qualité de présidente du Mouvement Européen, France. A aussi publié en 2004, Le grand Turc et la République de Venise, Fayard 2014.