Rudoph Höß par lui-même. Témoignage d’un criminel SS
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Rudoph Höß par lui-même. Témoignage d’un criminel SS

Fabrice Jonckheere
mardi 20 décembre 2016

Rudolph Höß, Le commandant d’Auschwitz parle, 1958, La Découverte, 2005, 268 p.
Lecture et analyse de l’ouvrage.

Brève biographie de Höß

Rudolf Franz Ferdinand Höß, né le 25 novembre 1900 à Baden-Baden et exécuté le 16 avril 1947 à Auschwitz pour crimes contre l’Humanité a été, bien qu’officier SS de rang moyen, un rouage de premier ordre dans le génocide des Juifs de l’Europe occupée.
Son parcours n’a pourtant rien d’exceptionnel pour l’époque. Soldat durant la première guerre mondiale, il rejoint les corps francs qui combattent en Lettonie dans les années 20.
Rendu à la vie civile, il s’installe comme agriculteur. C’est un échec. Désœuvrée, Höß adhère au parti nazi en 1922. Les années passent. Sa vie prend un tour différent lorsqu’il est remarqué par Himmler en personne.
Les nazis parvenus au pouvoir, il sert à Dachau puis lors du second conflit mondial, prend successivement la direction des camps de Sachsenhausen et d’Auschwitz.
Commandant du plus vaste camp du système nazi, du 1er mai 1940 au 1er décembre 1943, puis de nouveau en poste entre mai et septembre 1944, Höß oeuvre personnellement à l’élimination industrielle des déportés, notamment par l’utilisation du Zyklon B dans un ensemble de chambres à gaz doublées de fours crématoires destinés à détruire les corps. Il supervise également les traitements inhumains infligés aux résistants polonais, aux Tziganes, aux prisonniers de guerre soviétiques, aux « asociaux » et aux victimes d’expériences pseudo-médicales.
Rudolph Höß rédige ses mémoires durant sa détention à Cracovie, Il est pendu en 1947.


Présentation générale de l’œuvre : contexte et style

Auschwitz, Dachau, Sachsenhausen : trois lieux associés à un homme responsable de l’extermination industrielle de plusieurs millions d’êtres humains.
Un individu, qui, en détention, a rédigé ses mémoires sous forme de témoignage.
Un récit d’une importance capitale pour qui veut comprendre comment un Allemand né à l’orée du siècle Wilhelmien, a pu exercer en pleine conscience de telles responsabilités dans un crime contre l’Humanité.
Officier subalterne puis responsable de camp, Rudolph Hess évoque sa vie, ses états d’âmes, la difficulté de sa tâche. L’ouvrage, paru la première fois en 1959, soit seulement 15 ans après la chute du Reich, fit date. En avance sur les mémoires d’autres acteurs du nazisme il s’en différence par sa nature. Ce n’est pas un exercice d’autojustification ni une ligne de défense.. Sans fard, Höß y parle de sa vie, et d’une carrière qui, de soldat, l’a entrainé vers celle de bourreau dans les camps de la mort.
Les mouvements de l’âme de Höß, ses combats intérieurs scandent l’ensemble du récit. Sans en oublier pour autant les détails techniques ni les souvenirs factuels.
L’ouvrage dans la présente édition est structuré comme suit :
Une prévention introductive annonce au lecteur la nature inextinguible du crime et de ses mobiles, assorti d’un extrait du jugement du tribunal. Une postface conclusive clôt l’ouvrage.
Les mémoires, écrites de la main même de Rudolph Höß, comportent 21 chapitres. Ces derniers s’articulent autour d’une trame chronologique sur laquelle se greffent des considérations d’ordre thématique.
Un ensemble de 172 pages, mais 39 pages sur l’enfance et l’avant « concentrationnaire ». La suite traite des fonctions de l’auteur dans le système nazi et le fonctionnement de l’appareil exterminatoire.


Schéma narratif et notions clefs
Dès son enfance, Höß fait sienne des valeurs qui l’accompagneront tout au long de son existence : attachement à la discipline, à la fidélité, au respect des ainés et des supérieurs. De sa naissance à la chute du Reich, il vit ainsi dans un monde hiérarchisé. Un monde du devoir
Dans le récit, ces valeurs prennent le pas sur les sentiments propres de Höß. Ainsi, lors de son incarcération, il demeure fidèle à ces principes alors même que ce sont eux qui l’ont entraîné dans l’abîme.
Car c’est ce processus de « négation » de sa propre sensibilité en faveur de principes directeurs rigides qui a permis à cet homme assez commun de se hisser à de hautes responsabilités dans le système nazi.


1. Enfance et jeunes années : l’empreinte
1.1 Une enfance de rigueur et discipline

Rudolph Höß, parle son enfance, ses jeunes années et ce en quoi ces dernières ont pu déterminer les époques ultérieures de son existence.
Issu d’une famille de la classe moyenne supérieure, Rudolph Höß passe une enfance régit par des règles strictes .
Éduqué par un père très pieux, catholique et ancien colonial en Afrique orientale, Höß acquiert très tôt le sens du devoir, de l’obéissance. De ses propres mots « ces principes de mon éducation ont pénétré tout mon être (…) . »
Et bien exigeant envers leur fils, ses parents l’entourent d’affection et d’attentions.
Höß avoue cependant n’avoir jamais été un garçon modèle. Bagarreur, parfois rebelle, il apparaît avoir été un enfant ambivalent dans ses sentiments, respectueux de l’autorité mais indocile. N’avoue t’il pas « qu’il n ‘a jamais été (…) un brave garçon, tout court » ?
Sa treizième année semble avoir été décisive. Il y perd et son père et sa droiture morale.
Suite à une rixe, Höß va en effet se confesser. Mais le prêtre, trahissant son secret, rapport au au père les secrets du fils. Il s’ensuit une réprimande qui marque le caractère du jeune Rudoph : il se persuade dès lors que Dieu, contrairement à son père, approuve sa mauvaise conduite de bagarreur puisqu’aucune punition divine ne s’est abattue sur lui alors même qu’il subit la colère de ses parents.

1.2 . La guerre est une émancipation

La guerre joue un rôle prépondérant dans l ‘évolution psychologique du jeune Höß.. Elle met en avant des traits de caractères que l’on retrouve tout au long de sa vie
Désireux de servir, mais trop jeune à la déclaration de guerre, il n’est pas autorisé à s’engager dans les troupes qui montent au front. ll rallie la croix rouge. Ce choix s’avère judicieux :Höß rencontre des soldats lui relater leur expérience du feu, leur camaraderie du front, leurs souffrances.
« Il sentit naître en lui une âme de soldat » et après de nombreuses tentatives, il est admis dans les troupes combattantes. En 1916 il est envoyé sur le front oriental, à Gallipoli.
C’est l’époque ou il se retrouve orphelin. Une situation qu’il n’‘évoque que brièvement, à contrario du combat qui le marque profondément. Doté d’un grand sang froid, Höß se fait remarquer par ses officiers en qui il avoue avoir une confiance illimitée. C’est en 1918 en Palestine qu’il apprend l’art du commandement.

Suite à la la première guerre mondiale Höß se définit comme un individu qui « avait appris à connaître les misères de l’humanité ». Découverte de la violence, émancipation individuelle, sang-froid, indifférence pour ne pas dire insensibilité. Le jeune homme est devenu un soldat courageux, maître de ses émotions et conscient de ses responsabilités.

1.3. Les corps francs : effroi et convictions

Sitôt la guerre achevée, et comme tant d’autres jeunes hommes que la défaite a frappés de stupeur, il s’engage dans les corps francs, en Prusse. Une manière de perpétuer une vie militaire qui seule le satisfait. Participant aux combats dans les pays baltes, il avoue, ce qui stupéfie au regard de son parcours à venir « avoir été pétrifié par le tableau des exactions commises sur les populations civiles ». Femmes, enfants ne sont jamais épargnés. Ces visions semblent avoir eu un rôle prépondérant dans son évolution. Lors de la rédaction de ses mémoire, il relate, quoiqu’ayant vu en tant que commandant de camp des horreurs, la résurgence de ces images fondatrices d’un comportement et d’une structure mentale et affective que l’on retrouvera par la suite.
Cette époque se caractérise par des termes présents tout au long des mémoires : respect de la hiérarchie, camaraderie. Cela prend d’autant plus d’ampleur dans cette époque troublée caractérisée par un effondrement des repères.
Le corps-francs, pour Höß, est t un ilot de fidélité perdu dans un monde chaotique. Un mélange social autour de valeurs communes de camaraderie et de violence s ‘opère. Et des règles spécifiques en émergent. Contraires à celles de la République naissante de Weimar, elles entraînent les protagonistes dans une insoumission vouée paradoxalement à glorifier l’ordre ancien.
Ainsi, comment cet homme, pour qui le respect de la hiérarchie et la fidélité sont, d’après ses dires, des valeurs prédominantes, se retrouva t’il condamné à la prison pour l’exécution (le meurtre ?) d’un Allemand qui avait livré aux forces d’occupation françaises de la Ruhr un patriote. Selon Höß, il s’agissait d’un acte légitime même s’il violait les lois d’un État perçu comme illégitime. Et c’est probablement cet esprit de contestation qui l’entraîne à adhérer au parti nazi en 1922.
Cinq ans de condamnation en pénitencier de Brandenbourg le confortent dans sa solitude intérieure et dans ses convictions. Il y apparait comme un observateur pertinent du monde carcéral et un prisonnier modèle, qui n’accepte pas l’insoumission des détenus, aussi justifiée soit-elle.

2. Une carrière nazie

Dès ce moment s’altère en Höß la notion classique de « soldat » pour faire place en celle de gardien et tortionnaire.. Qu’importe pour lui la nature des actes à commettre s’ils sont commis dans un cadre miliaire suivant une chaine de commandement. Savoir si le soldat doit faire de la politique ne l’intéresse pas. Un soldat obéit.

2.1 . Entre sentiments mitigés et devoir :de Dachau à Auschwitz  Le SS-Obersturmbannführer Rudolf Höß (1900-1947)

Sorti de prison et conscient de ses responsabilités de chef de famille, Höß décide de créer une ferme autarcique. Durant cinq années, il y travaille tout en gardant sa place au sein des SA.
Himmler l’appelle el 1934. Il adhère à la SS. Höß prétend qu’à ce moment la notion de camp n’évoque rien pour lui.
Avouant en 1946 son regret d’avoir choisi la SS Totenkopf, il s’en explique par la volonté de servir en tant que soldat, c’est-à-dire d’obéir et non de décider. Il prétend néanmoins que les prisonniers « ennemis de l’État », ne le laissent pas insensible, non du fait de leur incarcération mais à cause des traitements inhumains dont ils sont victimes. Il assiste à des exécutions, dit en avoir été touché. Mais « son sens du devoir l’emporte sur ses sentiments » Il continue.
Servir la SS lui est un sacerdoce. Autant voir des exécutions de détenus le révulse, prétend t’il, autant punir les SS corrompus lui semble une nécessité. « On avait besoin d’hommes durs et décidés (…). Les SS étaient les seuls soldats à être jour et nuit, même en temps de paix, en contact avec l’ennemi, cet ennemi qu’ils gardaient derrière les fils de fer barbelés »
Sana fard, il parle de l’arbitraire qui régnait dans les camps et dans les condamnations dont la durée pouvait dépendre « du destin ». Une typologie des gardiens est dressée, révélatrice de la conception que Höß avait de la SS. Il évoque sans fard les gardiens brutaux, les pervers, les perfides. Les indifférents lui semblent être les plus nombreux.
Höß ne remet ainsi pas en cause le pourquoi de son action. Il déplore en revanche les dysfonctionnements et imperfections du système.

2.2 Du service à la potence

Le temps passé à Sachsenhausen concorde avec la période faste du nazisme, une époque ou Hitler vole de succès en succès.
Cette époque conforte la fidélité de Höß à un régime dont il parle avec des relents d’amoureux transis . Ses supérieurs sont des modèles auquel il ne cesse de se comparer à à qui il souhaite plus que tout plaire Au sujet des rapports avec son supérieur, Hoes explique que sa propre nature « était un reflet atténué de la sienne [ son supérieur ] »
Ces troubles émotionnels sont d’autant plus entretenus par l’absence de contacts directs avec les détenus. Peu à peu, se développe une insensibilité, notamment lors des exécutions. Le Höß admirateur de ses chefs se révèle un être brutal et dénué d’humanité : les exécutés à ses yeux ne sont que des ennemis du Reich, donc de l’État, des saboteurs ou de lâches réfractaires au service militaire. Des ennemis, en aucun cas de victimes. Une attitude qu’il conservera à Auschwitz. Le camp est aussi un lieu de rééducation. Höß prône le travail, tant pour les gardiens et officiers que pour les détenus..
S’il ne se ménage pas, il ne ménage pas autrui. Ce qu’il souhaite : optimiser le camp pour en faire un exemple. Toujours ce soucis de se démarquer et de se faire remarquer par ses supérieurs.
Pour cela rigueur et travail, dureté et obéissance. Son combat contre la paresse des gardiens, la désorganisation qu’il avoue d’ailleurs ne pas avoir réussi à éliminer est marqué par une tendance au découragement. Son caractère s’en trouve modifié : irascibilité, méfiance, dureté accrue.
Car les supérieurs ont l’œil sur les chiffres. Il est impossible de les décevoir. Le camp d’Auschwitz est au début un camp de production d’armement. Le commandement de Höß constitue ainsi un élément vers la victoire militaire. Il ne peut faillir dans sa tâche.
La modification en 1941 de la nature de ce camp, de production à celle d’extermination ne semble pas emporter son approbation. Mais il juge que le Führer ne peut avoir tort et qu’il ne lui appartient pas de porter un jugement sur l’action de l’État. Notamment parce que lui, Höß, n’a qu’une vision partielle des problèmes, notamment de la question juive.
Höß prétend avoir suivi les directives, essayant de les appliquer au mieux, tout en cherchant à améliorer la qualité de vie de détenus nécessaires au Reich.
Son arrestation ne semble pas l’avoir surpris, quoique sa foi en la victoire soit restée intacte jusqu’à la fin.


Les aspects thématiques du récit

Le récit s’articule principalement autour d’une trame chronologique dans laquelle sont insérés des considérations thématiques :

- typologies de détenus
- états d’âmes de Höß
- description des procédures exterminatrices

Les détenus : sont énumérés les Polonais, Russes, tsiganes, juifs, femmes et enfants. Il est intéressant de voir la catégorisation, mélange de sexe et d’identités culturelles ou ethniques. Certains composent des entités à part : tsiganes et juifs. D’autres des peuples, Polonais et Russes. Enfin d’autres des individus sexués : femmes et enfants. Cette typologie particulière témoigne du schéma mental de Höß.

Signes distinctifs des catégories de détenus dans les camps de concentration.
vert : criminels
bleu : émigrés
violet : témoins de Jehovah
rose : homosexuels
noir : asociaux
marron : tsiganes
Pour ls juifs s’ajoute l’étoile jaune
Pour les détenus politiques des différents pays, l’initiale du pays

Höß considère les Polonais comme des prisonniers politiques. Il n’a aucune parole hostile à leur encontre. Il en parle d’ailleurs comme de gens courageux.
Les Russes en revanche sont perçus par le prisme de la captivité. Dans un état de déchéance physique considérable (car les nazis ne s’attendaient pas à faire autant de prisonniers), ce ne sont pas des bêtes humaines ou inférieures mais c’est leur état de détenus qui les a rendus misérables.
Les Tziganes et les Juifs constituent une catégorie raciale à part. Des Tziganes, Höß parle comme des enfants, éternels mineurs biologiques et psychologiques, mais envers lesquels jamais ils n’est haineux. Il ne s’étend d’ailleurs guère sur leur sort. Il prétend même avoir été terrorisé de devoir les éliminer car leur culture lui semble intéressante à étudier.
En revanche il déplore le fait que de nombreuses personnes assimilées tsiganes aient été internées, notamment des soldats décorés. Il prétend en avoir parlé à sa hiérarchie, sans résultats probants.
Les Juifs en revanche sont une menace réelle pour L’État. Il ne sont pas pas des êtres inférieurs mais de agents subversifs. S’il prétend ne pas être antisémite et les haïr, Höß professe sa croyance dans le danger qu’ils représentent. Les juifs sont des agents corrupteurs à éliminer.
En ce qui concerne les femmes, Höß oscille entre pitié et misogynie. La psychologie féminine n’est décrite que sous des angles caricaturaux quoique il avance qu’il a « toujours éprouvé une vive estime envers les femmes » Il y a chez lui une ambivalence envers le sexe féminin : pitié, attirance parfois, dureté et incompréhension.


Conclusion

Höß a dirigé impitoyablement le camp d’Auschwitz. Il en témoigne de manière tout aussi distanciée à Nuremberg. Son propos y est lisse, technique et soucieux d’objectivité.
Il se présente en exécutant zélé, en soldat qui obéit et dirige plus une usine qu’un camp d’extermination
Les propos de Höß tiennent ainsi sous silence les détails des plus sordides, notamment les expériences médicales de Mengele. Ce faisant il s’exonère de la charge de crime contre l’humanité. Cette absence d’empathie et de véritable introspection sur ses agissements témoignent d’une personnalité immature, sans réelle volonté sur les choses, un rouage dans la machine d’extermination nazie. Un cas parmi tant d’autres.

Par Fabrice Jonckheere

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