Introduction

La série de 12 documents iconographiques visibles dans le diaporama provient du “guide de la bonne épouse”, Guía de la buena esposa”, éditée et diffusée dans l’Espagne franquiste à partir de 1953. Ces documents nous renvoient donc à l’époque du premier franquisme, qui va de la fin de la guerre civile jusqu’à 1958 environ. Cette première période constitue en quelque sorte une interminable «posguerra»; les souvenirs de la Seconde République et de la guerre civile sont prégnants et la mémoire des années 30 est convoquée et instrumentalisée en permanence pour légitimer le nouveau régime. En effet, la victoire de Franco dans sa croisade contre la République est le socle sur lequel repose le pouvoir du «caudillo». Le régime se définit comme «national-catholique» et a pour ambition de reconstruire la société sur les valeurs traditionnelles de «l’Espagne éternelle». La condition féminine est un moyen commode pour aborder le projet de contre-réforme culturelle que porte le pouvoir franquiste à ses débuts. En outre, son étude nous paraît incontournable, puisque les femmes représentaient plus de la moitié de la population espagnole et que la place des femmes dans la société fit l’objet d’une politique spécifique pendant la dictature.

Les documents extraits du guide de la bonne épouse sont très célèbres et sont très souvent étudiés par nos collègues d’espagnol, car ils correspondent au programme de lycée et, par leur nature, ils incitent les élèves à réagir et à s’exprimer à l’oral. Notre propos ici est de fournir quelques pistes et quelques éléments factuels pour en faire une analyse historique en classe de dnl.

Origines du guide de la bonne épouse

El guia de la buena esposa a été édité en 1953 et diffusé à partir de cette date dans l’Espagne franquiste. Destiné aux jeunes femmes célibataires, il est composé de 12 supports illustrés censés enseigner les 11 règles fondamentales pour devenir une épouse idéale, afin de « rendre ton mari heureux » (para mantener a tu marido feliz) et être « l’épouse dont il a toujours rêvé » ( sé la esposa que él siempre soñó”).

La rédaction du guide est attribuée à Pilar Primo de Rivera qui fut sans conteste la femme politique la plus importante de l’ère franquiste par son action et sa longévité. Il n’est donc pas inutile d’en tracer un bref portrait. Sœur cadette d’Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange espagnole, parti de type fasciste créé en octobre 1933, elle s’engagea dans l’action politique au côté de son frère dès le début. Un an plus tard, quand est créée la section féminine de Falange española, Pilar en devint la secrétaire générale et le resta jusqu’à sa dissolution en 1977. Organisation embryonnaire en 1934, la sección feminina connut un essor considérable pendant la guerre civile puisqu’elle était  chargée du « secours d’hiver » mobilisant les femmes du camp national dans des opérations d’assistance sociale aux civils et de soins aux combattants. Selon les mots de Pilar Primo de Rivera prononcés en janvier 1937, «  on ne nous demande pas (aux femmes des sections féminines) de prendre les armes, car nous ne saurions le faire, et nous n’avons pas ce courage là;  on nous demande de soigner les enfants, les malheureux, les blessés. »

Le 2 février 1937,  » le secours d’hiver », qui devint le Secours social, fut reconnu par le gouvernement de Franco comme une organisation d’ intérêt public; le 19 avril  1937, Franco décréta  l’unification des forces politiques de droite et d’Extrême-droite au sein d’un parti unique dont il était le chef, la Falange española traditionalista y de la  JONS,  surnommée par ses partisans  » el Movimiento« . Conservant son poste de secrétaire générale de la sección feminina du parti unique, et ce pendant 40 ans, Pilar Primo de Rivera allait ainsi devenir la femme politique la plus influente de l’Espagne franquiste! Le  7 octobre 1937 fut créé le « Service social » qui incitait les célibataires de 17 à 35 ans à participer au Secours social. La guerre civile terminée, le Service social survécut et passa sous l’autorité directe de Pilar Primo de Rivera. Elle en fit la principale organisation sociale de formation, d’éducation et d’endoctrinement des femmes ainsi qu’une formidable machine de propagande au service du régime.

Sous Franco, le  » Service social » sans être obligatoire était fortement encouragé par le régime et il fallait l’avoir effectué pour obtenir un travail dans l’administration, un passeport ou le permis de conduire, par exemp!e. Il s’adressait aux femmes célibataires et durait six mois, divisé en 2 périodes de 3 mois, l’une consacrée à la formation des femmes à leur rôle future d’épouse et de mère selon les principes du régime, puis 3 mois d’action sociale ( alphabétisation .aide sociale, assistance sanitaire etc…). El guia de buena esposa s’adressait en premier lieu aux célibataires du Service social.

Exploitation des documents

Les documents sont suffisamment parlants et ne posent pas de difficulté particulière pour des élèves de DNL en lycée. On peut proposer un travail en autonomie pendant lequel les élèves en binôme visionnent le diaporama sur ordinateur. On oriente les élèves avec un questionnaire.

Cuestionario

¿ Cuál es la situación de España en 1953?

¿ A quién se destina el guía?

¿ Según el guiá, cuáles son las tareas cotidianas que debe cumplir una buena esposa?

¿ A qué y a quién debe dedicar su vida?

¿ A qué se dedica el marido?

¿ Cómo se nota que el hombre tiene un estatuto social  superior al de la mujer?

Ce travail préalable en binôme permet ensuite une mise en commun et favorise l’expression des élèves à l’oral. Il s’agit d’aboutir à la conclusion que le franquisme défend un modèle social des plus traditionnels, un modèle patriarcal reposant sur une nette division des rôles entre les hommes et les femmes. Pendant que la supériorité masculine est clairement affirmée, le régime cherche à confiner la femme dans l’espace privé du foyer (« la reina de la casa ») et à l’exclure de l’espace public. Le régime récupère ici les stéréotypes  chrétiens de la femme qui doit être avant tout bonne épouse et bonne mère, entièrement dévouée à sa famille. On rappellera que cet idéal est défendu par la sección feminina dirigée par Pilar Primo de Rivera qui, pour accomplir sa mission au service de l’Espagne, opta pour le célibat…

Ce travail effectué, il s’agit d’approfondir l’analyse sur le plan historique.

      • Définition du national-catholicisme en soulignant que cet idéal féminin est conforme à la vision traditionnelle de la famille, notamment celle de l’Eglise catholique.

      • Mettre en perspective cette étude en comparant avec les réformes de la seconde République en faveur des femmes ( droit de vote, divorce, accès au marché du travail). Cette volonté de revenir aux valeurs traditionnelles «espagnoles» s’inscrit dans la loi dès 1938, avec « el fuero del trabajo» de 1938 qui prétendait «liberar a la mujer del taller y de la fábrica». Autrement dit, sous prétexte de libérer la femme de l’exploitation capitaliste moderne, il s’agissait d’exclure les femmes du marché du travail en les renvoyant dans leur foyer. « La ley de contrato de trabajo» de 1944 oblige les femmes qui se marient à abandonner leur poste de travail et les femmes mariées doivent demander le consentement du leur mari pour travailler.

      • On aboutit ainsi à définir à définir le premier franquisme comme un traditionalisme d’essence catholique, une réaction aux réformes émancipatrices portées par la seconde République.

 

Portée historique des documents

Quelle influence le guide de la bonne épouse, et plus largement l’enseignement/endoctrinement dispensé par la sección feminina, a-t-il pu avoir sur la société espagnole au temps du franquisme? Il est évidemment impossible de répondre à cette question, ce qui n’interdit pas d’apporter des éléments de réponse.

  • 3 millions d’espagnoles ont effectué le service social de 1937 à 1977, soit environ 75.000 par an.
  • On ne sait pas comment elles ont reçu, accepté et intégré cet enseignement normatif.
  • Le modèle féminin mis en avant par le guide au temps du premier franquisme est diffusé dans une société dans laquelle la division des rôles entre les hommes et les femmes était largement acceptée et intériorisée,  y compris parmi nombre d’ opposants au franquisme. Autrement dit, le succès de cette  propagande repose peut être  avant tout  sur une réactivation d’un modèle culturel dominant préexistant, dans un contexte d’une  dictature qui ne permet pas sa remise en question par des franges de la société.
  • Composé d’images, le guide de la bonne épouse propose une vision idéale de la société que se propose de construire et de pérenniser la dictature franquiste. En face, il  existe la société espagnole réelle des années 50… Une société qui, jusqu’en 1952, vivait sous le régime des tickets de rationnement (sauf pour ceux qui avaient les moyens de se ravitailler au marché noir, bien entendu…); une société dans laquelle beaucoup de femmes étaient contraintes de travailler pour assurer leur subsistance et celle de leurs enfants; une société marquée depuis 1940 par la recrudescence de la prostitution.
  • Enfin, il conviendrait de replacer les choses dans le contexte de la société occidentale des années 40/50, en comparant avec la France par exemple. L’imaginaire social du franquisme n’est finalement pas très éloigné du « travail, famille patrie » de la Révolution nationale du régime de Vichy.  Les femmes mariées  de France, même quand elles travaillaient, étaient encore largement soumises au pouvoir des hommes dans les années 50. Il faut donc relativiser le caractère d’exception de la société espagnole par rapport aux sociétés européennes « plus avancées ».

Ouverture

En 1958, le dictateur vieillissant se résout à laisser les manettes de l’économie à des technocrates en majorité issus de l’Opus Dei.  Le pays choisit l’ouverture économique sur l’Europe occidentale; des millions de touristes allemands, anglais, belges et français envahissent chaque été les plages ensoleillées du littoral espagnol, apportant avec eux de nouvelles façons de concevoir l’existence..  Le pays se développe, l’Espagne se transforme… La noria de l’exode rural  abreuve les villes… Le souvenir de la guerre civile s’estompe puisque l’avenir s’annonce meilleur que le passé!

Les femmes espagnoles peuvent alors reprendre la longue marche vers l’émancipation et de l’égalité!