1848 : Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves
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1848 : Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves

Dominique Chathuant
dimanche 1er février 1998

Ledru-Rollin
Ledru-Rollin

Dès février 1848, des postes-clefs sont tenus par l’ancienne extrême-gauche : Ledru-Rollin, est à l’Intérieur et François Arago, ami de Schoelcher est à la Marine et aux colonies.

Lamartine
Lamartine

Seul homme venu de la droite, Lamartine est aux Affaires Etrangères [2]. Mais dès le 26 février 1848, Arago hésite puis tempère fortement son abolitionnisme.

François Arago
François Arago

Soumis aux pressions du lobby créole, il appelle les esclaves au respect de l’ordre légal. L’abolition semble alors différée. L’erreur d’Arago est d’autant plus grande que la plantocratie a déjà admis le principe de l’abolition, à condition d’être indemnisée. Revenu en urgence du Sénégal, Schoelcher retourne la situation. Il est nommé le 3 mars sous-secrétaire d’État à la Marine. Au matin du 4 mars, après une nuit de travail, il décrète que « nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves » et qu’une commission est institué afin de préparer l’acte d’émancipation. Le décret final est adopté le 27 avril par le gouvernement provisoire.

Victor Schoelcher
Victor Schoelcher

Seule la colonie de la Guyane applique le texte dans le strict respect de la légalité républicaine. Arrivé le 10 juin, le décret y est aussitôt promulgué par le gouverneur. Aux Antilles, depuis mars 1848, la rumeur d’une proche abolition parcourt les ateliers. Le 10 avril, arrive le décret Schoelcher du 4 mars qui condamne moralement l’esclavage. Autant dire qu’on en annonce officiellement l’abolition tout en demandant aux esclaves d’attendre d’être légalement libérés ! Est-on tenu de respecter la loi officiellement dénoncée comme immorale ? Peut-on invoquer l’ordre lorsqu’on dénonce l’esclavage comme un désordre social ? Peut-on demander aux exclus du contrat social d’en respecter les termes ? On est alors en pleine campagne sucrière. Les 22 et 23 mai 1848, l’insurrection éclate à Saint-Pierre. Le 23, le gouverneur de la Martinique décrète la liberté : « considérant que l’esclavage est aboli en droit ». L’information est publiée le 24. La Guadeloupe doit suivre sous peine de recrudescence des troubles. C’est chose faite le 27 mai 1848. Situation étrange et familière à l’histoire des îles, les deux arrêtés gubernatoriaux anticipent l’arrivée du décret du 27 avril, les 3 et 5 juin. Ce sont donc les esclaves qui ont contraint le pouvoir local à abolir l’esclavage. Bien qu’une révolte après février 1848 ne fût pas très risqué, la mémoire collective a enregistré l’idée d’une abolition arrachée puis entérinée par le pouvoir central. Aujourd’hui, en Martinique et en Guadeloupe, l’abolition est commémorée en mai, et non le 27 avril.

Aux Mascareignes, la situation est inverse. Les commissaires ayant atteint la Réunion le 18 octobre 1848, les planteurs obtiennent un sursis gubernatorial reportant la libération des esclaves au 20 décembre.

Aux élections suivantes, les colonies envoient à l’assemblée des députés de toutes origines. Elu en Guadeloupe et en Martinique, Schoelcher est remplacé en Guadeloupe par Louisy Mathieu, député noir qui a pour suppléant, Henri Wallon, historien (et plus tard parrain de la Troisième République).

Le suffrage universel (masculin) implique l’attribution de patronymes à ces nouveaux libres qui ne possèdent que prénoms et matricules. La plupart sont analphabètes. Peu connaissent leur âge véritable. Fantaisistes et mesquins, quelques dizaines de secrétaires de mairie se lancent alors dans l’oeuvre de leur vie : donner des noms à ces nouveaux citoyens qu’ils ont toujours méprisés. L’entreprise se révèle souvent poétique, parfois vulgaire, volontiers astucieuse. Les patronymes des généalogies sont alors définitivement fixés : noms d’arbres (Bananier, Pommier, Manguier) de fleurs, d’oiseaux, (Aigle, Corbeau, etc.), exploitation d’une page du dictionnaire (Châtaigne, Chalumeau, etc.), de la Bible, noms de personnages illustres (Darius, Epaminondas, Charlemagne), anagrammes (Etilagé pour égalité, variante augmentée d’un suffixe avec Gatibelza, variante diminuée avec Galita, Etrebil pour liberté), insultes créoles à caractère sexuel, noms de lieux (Bordelais, Nankin, Anduze), surnoms, prénoms, noms africains réels ou fictifs, etc. Ces patronymes font souvent sourire des métropolitains déjà amusés par le prénom « Fetnat », qui relève davantage du fantasme que d’une étude sérieuse des sources. On trouve sur ce site des extraits de registres et leur transcription.


Par Dominique Chathuant

[1Alphonse de Lamartine, Toussaint Louverture, Lévy frères, Paris 1850., pièce en cinq actes et en vers, écrite, selon l’auteur, en 1840.

[2Alphonse de Lamartine, Toussaint Louverture, Lévy frères, Paris 1850., pièce en cinq actes et en vers, écrite, selon l’auteur, en 1840.

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