1802 : Bonaparte « rétablit l’ordre »
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1802 : Bonaparte « rétablit l’ordre »

Dominique Chathuant
dimanche 1er février 1998

« Art. 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l’oppression »

Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, 26 août 1789.
La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause
Proclamation de Louis Delgrès, 10 mai 1802
Bonaparte, Premier consul de la République de 1799 à 1804
Bonaparte, Premier consul de la République de 1799 à 1804

Nos manuels scolaires sont plus souvent napoléoniens qu’historiens. En règle générale, ils évoquent le rétablissement de l’ordre au lendemain du 18 brumaire sans y inclure le rétablissement de l’esclavage. A cette négation de 1789, l’homme qui passe pour avoir consolidé la révolution a ajouté des lois plus explicitement racistes que le Code Noir des Colbert. Ainsi, Bonaparte interdit-il les mariages mixtes et l’entrée en France des gens de couleur [10]. Ignorants de ces faits, les touristes visitant aujourd’hui Fort-de-France ne comprennent pas pourquoi la statue de l’impératrice y est régulièrement décapitée.

Le 18 offre aux planteurs exilés une occasion inespérée. Napoléon Bonaparte a épousé une béké [11] martiniquaise : Marie-Josèphe Rose Tasher de la Pagerie, veuve Beauharnais. Simple coïncidence avec ce qui suit ? Décidant de maintenir l’Ancien Régime dans les colonies qui vont être rendues à la France par le traité d’Amiens, Bonaparte rétablit l’esclavage dans les autres territoires, y ajoutant la traite et l’infériorité des libres [12]. Il en confie la mission à Lacrosse [13], puis à Richepance et Leclerc, époux de Pauline Bonaparte. En janvier 1800, Victor Hugues, l’homme qui a aboli l’esclavage en Guadeloupe, débarque en Guyane, avec le titre de commissaire.

Victor Hugues abolit l’esclavage en Guadeloupe sous la Convention et le rétablit en Guyane sous le Consulat

L’homme qui fut la terreur des Blancs-pays [14] y rétablit l’esclavage l’année suivante (1801) en lui donnant un nouveau cadre règlementaire (1803).

Envoyé en Guadeloupe en 1793 pour y faire appliquer le décret du 28 mars 1792 accordant l’égalité des libres, le capitaine-général de Lacrosse y revient en 1801. Son attitude humiliante à l’égard des gens de couleur et des troupes noires le fait vite suspecter. Considéré comme un mauvais représentant de la République, il est éloigné de la Guadeloupe par un conseil provisoire présidé par le chef de brigade Magloire Pélage, ancien esclave, né à la Martinique.
Réfugié à la Dominique, Lacrosse revient en Guadeloupe à l’arrivée du corps expéditionnaire commandé par le général Richepance. Pour Paris, l’échec de Lacrosse doit être puni par une mesure le relevant de ses fonctions. Cependant, afin de montrer aux Guadeloupéens qu’aucune concession ne leur est faite, il est prévu que Lacrosse soit maintenu quelques temps dans ses fonctions. Dans les faits, le véritable chef est Richepance.

Richepance rétablit l'esclavage
Richepance rétablit l’esclavage

Avant même de décréter le rétablissement de l’esclavage, on ordonne aux soldats de couleur de remettre leurs armes. Cette attitude entraîne la méfiance puis la résistance armée du capitaine Ignace et du colonel Delgrès, commandant de la Basse-Terre [15]

La colonne conduite par Ignace est réduite à néant après un effroyable carnage. Les survivants capturés sont fusillés sur une plage. Se préparant à évacuer Basse-Terre, Delgrès invite ses soldats à préférer la mort à l’esclavage. Il publie le 10 mai 1802 une longue proclamation :

Portrait de Delgrès (probablement inexact)

Louis Delgrès [16] - A l’univers entier : le dernier cri de l’innocence et du désespoir

  • C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre pour le triomphe des Lumières et de la philosophie, qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée d’élever sa voix vers la postérité [...] il existe des hommes [...] qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage [...] La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause [...] et toi postérité, accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits [17].

Le 28 mai 1802, au moment du dernier assaut français, Delgrès et 300 de ses hommes se donnent la mort en mettant le feu à la poudrière. L’ordre esclavagiste est rétabli en Guadeloupe. Les derniers résistants sont rompus, pendus ou brûlés vifs sur l’ordre écrit explicite de Lacrosse [18].


  1. Quels sont les deux choix possibles pour Bonaparte, 1er consul de la République, après le traité d’Amiens ?
  2. Quel élément a peut-être influé sur le choix de Bonaparte ?
  3. Sur quel article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le colonel Louis Delgrès fonde-t-il sa résistance au rétablissement de l’esclavage par les troupes napoléoniennes ?
  4. A quelle politique plus générale de Napoléon Bonaparte, le rétablissement de l’esclavage semble-t-il devoir être rattaché ?

Par Dominique Chathuant

[1La même année (1802), naît à Villers-Cotterêts, Alexandre Dumas, fils d’un général mulâtre n&eacute en Haïti, et descendant d’esclave.

[2Mot martiniquais désignant les blancs-créoles. Attesté depuis 1660 et d’origine igbo.

[3Anciens et nouveaux libres non porteurs d’un acte d’affranchissement doivent être reconduits sur une habitation. A. Lacour, op. cit., t. III (1798-1803), Basse-Terre, 1858, p. 354.

[4Le libérateur des libres de couleur en 1793, cf. plus haut.

[5Guadeloupéens blancs, le mot est remplacé depuis trente ans par Béké. de la Guadeloupe

[6Sur Delgrès : Jacques Adélaïde-Merlande, Delgrès : la Guadeloupe en 1802, Khartala, 1986 ; Jean Tarrade, « De l’apogée ... », Histoire de la France coloniale, op. cit., p. 301, présente la répression comme une réponse à une révolte. C’est reprendre la propagande consulaire cf. A Lacour, op. cit. :
 « Mais, le premier consul voulant punir la Guadeloupe de sa révolte[...] . La révolte a été provoquée par les agissements illégaux de Lacrosse) qui a explicitement subordonné la hiérarchie militaire et administrative à la couleur de la peau. La répression est quant à elle contenue dans le plan de rétablissement. Au reste, les soldats de couleur ont été jetés à fond de cale après avoir remis leurs armes.

[7Le fort Saint-Charles, devenu Fort-Richepance sous la Restauration, porte aujourd’hui son nom

[8Auguste Lacour, op. cit. pp. 253-255.

[9Lettre de Lacrosse au président du Tribunal spécial, Le Moule, 29 oct. 1802, Auguste Lacour, op. cit. p. 413.

[10La même année (1802), naît à Villers-Cotterêts, Alexandre Dumas, fils d’un général mulâtre n&eacute en Haïti, et descendant d’esclave.

[11Mot martiniquais désignant les blancs-créoles. Attesté depuis 1660 et d’origine igbo.

[12Anciens et nouveaux libres non porteurs d’un acte d’affranchissement doivent être reconduits sur une habitation. A. Lacour, op. cit., t. III (1798-1803), Basse-Terre, 1858, p. 354.

[13Le libérateur des libres de couleur en 1793, cf. plus haut.

[14Guadeloupéens blancs, le mot est remplacé depuis trente ans par Béké. de la Guadeloupe

[15Sur Delgrès : Jacques Adélaïde-Merlande, Delgrès : la Guadeloupe en 1802, Khartala, 1986 ; Jean Tarrade, « De l’apogée ... », Histoire de la France coloniale, op. cit., p. 301, présente la répression comme une réponse à une révolte. C’est reprendre la propagande consulaire cf. A Lacour, op. cit. :
 « Mais, le premier consul voulant punir la Guadeloupe de sa révolte[...] . La révolte a été provoquée par les agissements illégaux de Lacrosse) qui a explicitement subordonné la hiérarchie militaire et administrative à la couleur de la peau. La répression est quant à elle contenue dans le plan de rétablissement. Au reste, les soldats de couleur ont été jetés à fond de cale après avoir remis leurs armes.

[16Le fort Saint-Charles, devenu Fort-Richepance sous la Restauration, porte aujourd’hui son nom

[17Auguste Lacour, op. cit. pp. 253-255.

[18Lettre de Lacrosse au président du Tribunal spécial, Le Moule, 29 oct. 1802, Auguste Lacour, op. cit. p. 413.

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